‹ Morceaux choisisChapitre 250 sur 530 · Vhast est le bois d'une pique · texte numérisé non relu

Vhast est le bois d'une pique

CHATEAUBRIAND

rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenaient à forcer le retranchement des chariots1.

Nous restons muets d'étonnement2 et de douleur; les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité 3 ! Les larmes coulent de nos yeux à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons d'armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié! Bientôt à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n'attend point le signal de l'assaut; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s'y précipite4. Alors se présente un nouvel ennemi : les femmes des barbares 5, vêtues de robes noires, s'élancent au-devant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à les arracher de nos mains ; les unes arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit et le ramènent au combat, les autres, comme des Bacchantes6 enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères; plusieurs étouffent leurs enfants et les jettent sous les pieds des hommes et des chevaux; plusieurs, se passant au cou un lacet fatal7, s'atta-

1. * Etudier la composition et le pittoresque physique et moral de cette scène. Les Germains se montrent aussi farouches dans leur désespoir que dans leur joie guerrière.

2. Dans le sens très fort du 17e siècle : stupéfaction. — Les mots ont une « vie » et fréquemment s'usent, s'affaiblissent en vieillissant.

3. L'antithèse continue entre les deux sentiments, très naturels, qui se partagent l'âme des Romains.

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