Terme de la poésie classique
Lamartine l'emploiera souvent.
Cf.
. . . Soit que, livrant ma voile aux haleines des vents . . .
J'aimasse à contempler une vague écu- [mante
Crouler sur mon esquif en ruine fulminante.
(Dernier Chant du pèlerinage d? Harold.)
* Relever dans Chateaubriand les emplois fréquents de mots nobles et poétiques de la langue classique.
CHATEAUBRIAND
il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait1 : elle chantait en luttant contre la tempête et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d'or et d'argent2.
Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au tronc d'un saule et s'enfonce dans le bois en s'appuyant sur la rame de peuplier qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute ; une tunique noire 3, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle était couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage 4. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots.
Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d'abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étaient presque tous desséchés parla cime5. Nous marchâmes ensuite plus d'une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande, nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles -de tour6. Jamais le sol n'en avait été défriché, et l'on y avait semé des pierres, pour qu'il restât inaccessible à la faux et à la charrue7. A l'extrémité de cette
1. Sur le changement de temps et le sens que donne l'imparfait, cf. Orouzet..., Gr. Fr., pp. 116,
2. Chateaubriand cite en note les témoignages sur lesquels il s'appuie, et il fait observer que Velleda ne fait pas un voyage particulier, mais qu'elle va à une assemblée publique, et que sa barque est naturellement chargée des dons des peuples qu'elle ottre pour ces peuples à la divinité du lac. — Meules = masses.
3. Elle porte une robe noire, parce qu'elle va vouer les Romains aux divinités vengeresses.
4. Chateaubriand utilise une description des femmes gauloises par Ammien Marcellin. Il fait ressortir le singulier mélange de beauté et de sauvagerie, de douceur et d'énergie, d'harmonie dans la voix et d'âpreté dans les paroles. v