Jéhovah ou Iaveh, le dieu des auifs
7. Cf. la description delà mer Morte dans 1 'Itinéraire, p. 231.
LES MARTYRS
lointaines de l'Arabie. Au milieu de ce paysage de pierres, sur un terrain inégal et penchant, dans l'enceinte d'un mur jadis ébranlé sous les coups du bélier, et fortifié par des tours qui tombent, on aperçoit de vastes débris; des cyprès épars, des buissons d'aloès et de nopals, quelques masures éparses, pareilles à des sépulcres blanchis, recouvrent cet amas de ruines : c'est la triste Jérusalem1.
Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cœur2. Mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe ; le voyageur éprouve une terreur secrète qui, loin d'abaisser l'àme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, l'humble hysope, le cèdre superbe, le ûguier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Écriture sont là : chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l'avenir, chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige; le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Éternel3. (Livre XVII.)
1 . Voir dans VItinéraire la description de Jérusalem (p. 237).
Tous les mots un peu difficiles dans le texte ci-dessus sont expliqués dans les notes de l'Itinéraire.
2. Tout le paragraphe suivant est presque identiquement reproduit dans VItinéraire (voir plus haut, pour les notes et le commentaire, le passage sur le Jourdain et la Mer Morte, p. 232).
3. On voit donc que Chateaubriand a publié des passages identiques ou presque identiques dans VItinéraire et les Martyrs. Voici encore un passage des Martyrs que l'on pourra comparer à la célèbre peinture du « Conteur arabe » sur les bords de la mer Morte,* dans VItinéraire. (Cf. p. 234) :
Le jonr étant trop avancé pour se mettre en marche, on s'arrête au boni du fleuve ; on égorge un agneau qu'on fait rôtir tout entier La nuit
vient. On s'assied autour d'un bûcher Attachés à des piquets, les chameaux forment un second cercle en dehors des descendants d'Ismaël. Le père de la tribu raconte les maux que l'on faisait souffrir aux chrétiens. A la lueur du feu, on voyait ses gestes expressifs, sa barbe noire, ses dents blanches, les diverses formes qu'il donnait à son vêtement dans l'action de son récit. Ses compagnons l'écoutaient avec une attention profonde : tous penchés en avant, le visage sur la flamme, tantôt ils poussaient un cri d'admiration, tantôt ils répétaient avec emphase les paroles de leur chef ; quelques têtes de chameaux s'avançaieut au-dessus de la troupe, et se dessinaient dans l'ombre. Cymodocée contemplait en silence cette scène des pasteurs de l'Orient ; elle admirait cette religion qui civilisait des hordes sauvages, et le3 portait à secourir la faiblesse et l'innocence, tandis que le3 faux dieux ramenaient les Romains à la barbarie, et étouffaient dans leur cœur la justice et la pitié. (Livre XIX).
CHATEAUBRIAND
[Cymodocée est bien accueillie par Hélène, mère de Constantin ; elle visite Jérusalem, le Saint Sépulcre; elle assiste aux cérémonies de la semaine sainte et au transfert de la vraie croix. Cependant la Sibylle a ordonné la proscription des Chrétiens. Dioclétien abdique, Galérius devient empereur, Eudore est mis en prison pendant qu'un centurion est envoyé par Hiéroclès1 en Palestine pour en ramener Cymodocée (livre XVIII). Cymodocée, protégée par Dorothée, quitte Jérusalem, retrouve prés de Bethléem Jérôme, l'ancien ami d'Eudore, devenu anachorète, qui la baptise dans les eaux du Jourdain. Elle s'embarque pour aller retrouver son père, mais une tempête suscitée par Dieu la fait aborder en Italie (livre XIX). Elle est arrêtée par les satellites d'Hiéroclès et emprisonnée comme chrétienne (livre XX). Eudore lui écrit une lettre pleine de foi et d'encouragements (livre XXI). Cependant Galérius et Hiéroclès préparent la dixième persécution :]
Le Repas libre.
Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l'exécution des criminels condamnés aux bêtes, on leur donnait à la porte de la prison un repas public, appelé le repas libre2. Dans ce repas on leur prodiguait toutes les délicatesses d'un somptueux festin : raffinement barbare de la loi ou brutale clémence de la religion : l'une qui voulait faire regretter la vie à ceux qui l'allaient perdre ; l'autre qui, ne considérant l'homme que dans les plaisirs, voulait du moins en combler l'homme expirant3.
Ce dernier repas était servi sur une table immense, dans le vestibule de la prison. Le peuple, curieux et cruel, était répandu alentour, et des soldats maintenaient l'ordre. Bientôt les martyrs sortent de leurs cachots et viennent pren-
1 . Hiéroclès, l'ancien ennemi d'Eudore à Rome, le protégé de Galérius, est devenu gouverneur de ï'Achaïe. Il s'est épris de Cymodocée.
2. Ce tableau du repas libre est le développement pittoresque de quelques lignes des Actes des Martyrs que Chateaubriand cite en note.
Or, le soir qui précède immédiatetement le jour des spectacles, la coutume est de faire à ceux qui sont condamnés aux bêtes un souper qu'on nomme le souper libre. Nos saints martyrs changèrent, autant qu'il leur fut possible, ce dernier souper en un repas de charité. La salle où ils man-
geaient était pleine de peuple ; les martyrs lui adressaient la parole de temps en temps . . . Ces paroles . . . jetèrent de l'étonnement et de la frayeur dans l'âme de la plupart. . . Plusieurs restèrent pour se faire instruire et crurent en Jésus-Ohrist.
3. Chateaubriand, conformément à sa thèse générale, enlève aux habitudes païennes la plus petite marque de vertu. L'usage du repas libre pouvait être inspiré par une espèce de charité à l'égard de ceux qui allaient mourir. Chateaubriand y voit un raffinement de cruauté ou une indulgence trop épicurienne.
LES MARTYRS
dre leurs places autour du banquet funèbre : ils étaient tous enchaînés, mais de manière à pouvoir se servir de leurs mains. Ceux qui ne pouvaient marcher à cause de leurs blessures étaient portés par leurs frères. Eudore se traînait appuyé sur les épaules de deux évêques et les autres confesseurs1, par pitié et par respect, étendaient leurs manteaux sous ses pas2. Quand il parut hors de la porte, la foule ne put s'empêcher de pousser un cri d'attendrissement, et les soldats donnèrent à leur ancien capitaine le salut des armes. Les prisonniers se rangèrent sur les lits3 en face de la foule : Eudore et Cyrille occupaient le centre de la table ; les deux chefs des martyrs unissaient sur leurs fronts ce que la jeunesse et la vieillesse ont de plus beau : on eût cru voir Joseph et Jacob assis au banquet de Pharaon4. Cyrille invita ses frères à distribuer au peuple ce repas fastueux, afin de le remplacer par une simple agape, composée d'un peu de pain et de vin pur : la multitude, étonnée, faisait silence ; elle écoutait avidement les paroles des confesseurs.
« Ce repas, disait Cyrille, est justement appelé le repas libre, puisqu'il nous délivre des chaînes du monde et des
maux de l'humanité Prions, mes frères, pour ce peuple:
il semble aujourd'hui touché de notre destinée; demain il battra des mains à notre mort5 ; il est bien à plaindre ! Prions pour lui et pour Gaiérius, notre empereur».
Et les martyrs priaient pour le peuple et pour Gaiérius, leur empereur6.
Les païens, accoutumés à voir les criminels se réjouir follement dans l'orgie funèbre ou se lamenter sur la perte de leur vie, ne revenaient pas de leur étonnement. Les plus instruits disaient :
« Quelle est donc cette assemblée de Catons7 qui s'entretiennent paisiblement de la mort la veille de leur sacrifice?
1. Confesseurs — ceux qui confessent leur foi par la mort, c'est-à-dire les martyrs.
2. Eudore a déjà subi le martyre (livre XXI). On l'a étendu sur un chevalet, déchiré avec des ongles de fer et des tenailles, brûlé sur la chaise de fer rougie au feu.
3. Les Romains mangeaient étendus sur des //£s,autour d'une table.