Chateaubriand fait parler
son héros comme un Oriental.
6. Le Généralife est sur une hauteur qui domine la colline de l'Alhambra. De ses jardins en terrasse, où l'eau coule sans cesse, provenant des neiges de la Nevada, on a une vue merveilleuse sur l'Alhambra et Grenade.
7. L'Albaïzyn ou Albaycin est une colline, séparée de la colline de l'Alhambra par un ravin étroit, à pic, et couverte d'aloës et de cactus. Elle est habitée par une colonie de gitanes qui ont creusé leurs habitations dans le rocher.
Chaque mot du guide perçait le cœur d'Aben-Hamet.
[ Aben-Hamet s'égare dans sa promenade de nuit à travers la ville. Une jeune fille le remet dans son chemin. Il tombe amoureux d'elle, il cherche à la revoir et finit par la retrouver. Dona Blanca descend du Cid, ce qu'il ignore ; et lui-même, pour diverses raisons, ne lui apprend pas qu'il est le dernier Abencérage. Les deux jeunes gens s'aiment. La jeune fille lui fait visiter la ville1 et le mène un jour à l'Alhambra :]
« Ils suivirent d'abord une longue rue qui portait encore le nom d'une illustre famille maure; cette rue aboutissait à l'enceinte extérieure de l'Alhambra. Ils traversèrent ensuite un bois d'ormeaux2, arrivèrent à une fontaine, et se trouvèrent bientôt devant l'enceinte intérieure du palais de Boabdil3. Dans une muraille flanquée de tours et surmontée de créneaux s'ouvrait une porte appelée la Porte du Jugement. Ils franchirent cette première porte, et s'avancèrent par un chemin étroit qui serpentait entre de hauts murs et des masures à demi ruinées. Ce chemin les conduisit à la place des Algibes 4, près de laquelle Charles- Quint faisait alors élever un palais5. De là, tournant vers le nord, ils s'arrêtèrent dans une cour déserte, au pied d'un mur sans ornements et dégradé par les âges. Aben-Hamet, sautant légèrement à terre, offrit la main à Blanca pour descendre de sa mule6. Les serviteurs frappèrent à une porte abandonnée dont l'herbe cachait le seuil : la porte s'ouvrit et laissa voir tout à coup les réduits secrets de l'Alhambra.
4. Cette promenade de deux amoureux à travers une ville avait déjà été traitée par MmC de Staël dans son roman Corinne qui avait paru quelques années avant la composition du Dernier Abencérage (Corinne faisait visiter Rome à Oswald). Chateaubriand a pu s'en inspirer. Mais il faut dire aussi que cette promenade sentimentale dans Grenade, il la fit lui-même en revenant de son pèlerinage et qu'ainsi son roman est, en un sens, une confession. Paysages et émotions : ce sont là des impressions très personnelles de l'auteur.
2. On arrive à l'Alhambra, (qui occupe le vaste plateau couronnant la colline et fermé par des murailles) par un parc charmant, YAlameaa.
3. Boabdil est le dernier roi de Grenade. Il versa des larmes en quittant sa ville et sa mère lui dit : « Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n'as pas su défendre comme un homme I » — VAlhambra, la merveille de l'architecture mauresque, fut construit au 13e siècle.
4. Place des Al&ibes ou des citernes, aujourd'hui fermées par des dalles.
5. Ce palais de Charles-Quint, vaste édifice en amphithéâtre, d'ailleurs inachevé, déshonore ce coin de l'Alhambra.
6. L'Abencérage est un galant chevalier. On verra, à divers épisodes, qu'il est aussi chevaleresque de sentiment que de manières.
CHATEAUBRIAND
Tous les charmes, tous les regrets de la patrie, mêlés aux prestiges de l'amour1, saisirent le cœur du dernier Abencérage. Immobile et muet, il plongeait des regards étonnés dans cette habitation des Génies : il croyait être transporté à l'entrée d'un de ces palais dont on lit la description dans les contes arabes. De légères galeries, des canaux de marbre blanc bordés de citronniers et d'orangers en fleur, des fontaines, des cours solitaires2, s'offraient de toutes parts aux yeux d'Aben-Hamet, et à travers les voûtes allongées des portiques il apercevait d'autres labyrinthes et de nouveaux enchantements. L'azur du plus beau ciel se montrait entre des colonnes qui soutenaient une chaîne d'arceaux gothiques. Les murs, chargés d'arabesques, imitaient à la vue ces étoffes de l'Orient que brode dans l'ennui du harem le caprice d'une femme esclave. Quelque chose de voluptueux, de religieux et de guerrier, semblait respirer dans ce magique édifice, espèce de cloître de l'amour, retraite mystérieuse où les rois maures goûtaient tous les plaisirs et oubliaient tous les devoirs de la vie3.
Après quelques instants de surprise et de silence, les deux amants entrèrent dans ce séjour de la puissance évanouie et des félicités passées. Ils firent d'abord le tour de la salle des Mésucar, au milieu du parfum des fleurs et de la fraîcheur des eaux. Ils pénétrèrent ensuite dans la cour des Lions. L'émotion d'Aben-Hamet augmentait à
1. Ce sont les deux sentiments qui vont partager l'âme de l'Abencérage. Il est Maure et il aime une Espagnole chrétienne dont les pères furent les ennemis des siens. La religion et la patrie les séparent, mais n'empêchent pas l'amour de se leurrer d'espérances, jusqu'à la révélation finale qui séparera à jamais les deux amants.
2. Allusion à la Cour des Myrtes et à la Cour des Lions qui tire son nom des lions de pierre qui supportent une fontaine.
3. Cette description est très pure de lignes et vraiment classique. Chateaubriand a bien saisi le caractère mystérieux de ce palais, avec ses petites salles, son labyrinthe de couloirs, ses retraites habilement ménagées, et aussi son caractère décoratif où l'écriture arabe joue un grand
rôle. Mais on attendrait une description plus précise de l'édifice qui est une merveille de goût. On peut trouver en particulier que la Cour des Lions ne l'a pas beaucoup inspiré. Il aurait dû détailler les colonnes de marbre, les faïences, les mosaïques, etc.
Voici pourtant quelques lignes charmantes de ce pèlerinage :
La lune, en se levant, répandit sa clarté douteuse dans les sanctuaires abandonnés et dans les parvis déserts de l'Alhambra. Ses blancs rayons dessinaient sur le gazon des parterres, sur les murs des salles, la dentelle d'une architecture aérienne, les cintres des cloîtres, l'ombre mobile des eaux jaillissantes et celle des arbustes balancés par le zéphyr. Le rossignol chantait dans un cyprès qui perçait les dômes d'une mosquée en ruines et les échos répétaient ses plaintes.
chaque pas. « Si tu ne remplissais mon âme de délices, ditil à Blanca, avec quel chagrin me verrais-je obligé de te demander, à toi Espagnole, l'histoire de ces demeures ! Ah! ces lieux sont faits pour servir de retraite au bonheur, et moi. . .! »
[Dans cette promenade, les deux jeunes gens s'avouent leur amour. Le frère de Blanca, don Carlos, surprend le secret de sa sœur. Blessé dans son patriotisme et d'ailleurs irrité du choix de la jeune fille qu'il désirait unir au Français Lautrec, son ami, il va provoquer l'Abencérage. Aben-Hamet, vainqueur en combat singulier, l'épargne. Don Carlos, malgré .son orgueil, est touché de tant de générosité; Lautrec lui-même, le généreux Lautrec, pousse l'immolation jusqu'à pardonner à celui qui lui a ravi l'affection de la jeune fille. A défaut d'une sympathie réelle, le sentiment de l'honneur les lie. Et les voici réunis dans une féte de nuit à l'Alhambra :]
Fête de nuit à l'Alhambra.
Lautrec prit une guitare, et chanta cette romance qu'il avait composée sur un air des montagnes de son pays :
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma sœur, qu'ils étaient beaux, les jour3
De France !
O mon pays, sois mes amours
Toujours!
Te souvient-il que notre mère, Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son cœur joyeux,
Ma chère, Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux?
Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore, Et de cette tant vieille tour
Du Maure, Où l'airain sonnait le retour
Du jour * ?
1. C'est la description du château de Combourg, où Chateaubriand passa son enfance.
La Tour du Maure est la plus
grosse des quatre tours crénelées du château; elle fut construite en 1016 par l'évêque de Dol.
CHATEAUBRIAND
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle agile, Du vent qui courbait le roseau Mobile,
Et du soleil couchant sur l'eau, Si beau?
Oh ! qui me rendra mon Hélène, Et ma montagne et le grand chêne I Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine :
Mon pays sera mes amours
Toujours * !
Lautrec, en achevant le dernier couplet, essuya avec son gant une larme que lui arrachait le souvenir du gentil pays de France 2. Les regrets du beau prisonnier furent vivement sentis par Aben-Hamet, qui déplorait comme Lautrec la perte de sa patrie. Sollicité de prendre à son tour la guitare, il s'en excusa, en disant qu'il ne savait qu'une romance, et qu'elle serait peu agréable à des chrétiens.
« Si ce sont des infidèles qui gémissent de nos victoires, repartit dédaigneusement don Carlos, vous pouvez chanter : les larmes sont permises aux vaincus. — Oui, dit Blanca, et c'est pour cela que nos pères, soumis autrefois au joug des Maures, nous ont laissé tant de complaintes. »
Aben-Hamet chanta donc cette ballade qu'il avait apprise d'un poète de la tribu des Abencérages :
Le roi don Juan, Un jour chevauchant, Vit sur la montagne Grenade d'Espagne; Il lui dit soudain :
Cité mignonne, Mon cœur te donne 1 Avec ma main.
i. Romance célèbre, et ajuste titre, pour sa grâce mélancolique. Chateaubriand en composa les paroles pour un air des montagnes d'Auvergne «remarquable? dit-il, par sa douceur et sa simplicité ». On a déjà vu qu'il aimait les chansons populaires. Cette fête à l'Alhambra lui est un prétexte à trois reconstitutions de vieilles romances, une française, une arabe,
Je t'épouserai,
Puis apporterai
En dons à ta ville
Cordoue et Séville.
Superbes atours Et perle line Je te destine Pour nos amours.
une espagnole. Chacune a sa couleur.