‹ Morceaux choisisChapitre 284 sur 530 · Mon cœur le donne = je (sousentendu) te donne mon cœur · texte numérisé non relu

Mon cœur le donne = je (sousentendu) te donne mon cœur

Grenade répond :

Grand roi de Léon, Au Maure liée, Je suis mariée.

Garde tes présents :

J'ai pour parure

Riche ceinture

Et beaux entants1

La naïveté de ces plaintes avait touché jusqu'au superbe don Carlos, malgré les imprécations prononcées contre les chrétiens. 11 aurait bien désiré qu'on le dispensât de chanter lui-même, mais par courtoisie pour Lautrec il crut devoir céder à ses prières. Aben-Hamet donna la guitare au frère de Blanca, qui célébra les exploits du Gid, son illustre aïeul :

Prêt à partir pour la rive africaine, Le Cid armé, tout brillant de valeur, Sur sa guitare, aux pieds de sa Ghimène, Chantait ces vers que lui dictait l'honneur :

Chimène a dit : Va combattre le Maure ; De ce combat surtout reviens vainqueur.

Oui, je croirai que Rodrigue m'adore S'il fait céder son amour à l'honneur 2.

Donnez, donnez et mon casque et ma lance ! Je vais montrer que Rodrigue a du cœur : Dans les combats signalant sa vaillance, Son cri sera pour sa dame et l'honneur.

Maure vanté pour ta galanterie, De tes accents mon noble chant vainqueur D'Espagne un jour deviendra la folie3, Car il peindra l'amour avec l'honneur.

4. Je ne donne que la moitié de la romance. Les trois autres strophes reprochent à Grenade d'avoir été parjure et maudissent les chrétiens qui ont pris l'Alhambra.

En traversant un pays montagneux entre Algésiras et Cadix, je m'arrêtai dans une venta [une auberge] située au milieu d'un bois. Je n'y trouvai qu'un petit garçon de quatorze à quinze ans et une petite fille à peu près du même âge, frère et sœur, qui tressaient auprès du feu des nattes de jonc. Ils chantaient une romance dont je ne comprenais pas les paroles mais dont l'air était simple et naïf. Il faisait un

temps affreux ; je restai deux heures à la venta. Mes jeunes hôtes répétèrent si longtemps les couplets de leur romance qu'il me fut aisé d'en apprendre l'air par cœur. C'est sur cet air que j'ai composé la romance de l'Abencérage. (Note de Chateaubriand ).

2. Chimène est bien l'héroïne cornélienne, et Blanca, sa petitelille, fera céder elle aussi l'amour à l'honneur.

3. Pour comprendre ce vers, il faut se reporter à cette note de Chateaubriand :

Tout le monde connaît l'air des Folies d'Espagne. Cet air était sans paroles, du moins il n'y avait point do

CHATEAUBRIAND

Dans le vallon de notre Andalousie,

Les vieux chrétiens conteront ma valeur :

Il préféra, diront-ils, à la vie

Son Dieu, son roi, sa Chimène et l'honneur *.

Don Carlos avait paru si fier en chantant ces paroles d'une voix mâle et sonore, qu'on l'aurait pris pour le Gid lui-même. Lautrec partageait l'enthousiasme guerrier de son ami; mais l'Abencérage avait pâli au nom du Gid.

« Ce chevalier, dit-il, que les chrétiens appellent la Fleur des batailles, porte parmi nous le nom de cruel. Si sa générosité avait égalé sa valeur. . .

— Sa générosité, reprit vivement don Carlos interrompant Aben-Hamet, surpassait encore son courage, et il n'y a que des Maures qui puissent calomnier le héros à qui ma famille doit le jour.

— Que dis-tu? s'écria Aben-Hamet, s'élançant du siège où il était à demi couché : tu comptes le Cid parmi tes aïeux ? »

[C'est ici le coup de théâtre. Aben-Hamet (et voilà le secret qu'il n'avait pas révélé à sa mère) était parti pour l'Espagne avec l'intention de venger sur les descendants du Cid, sur les Bivar, les outrages que les Bivar infligèrent, après la conquête de Grenade, aux malheureux Abencérages, et le meurtre du grand-père d'Aben-Hamet accompli — précisément — par le grand-père de don Carlos et de Blanca. Dans cette terrible situation tous se montrent héroïques. Le Maure ne se vengera pas, mais déclare qu'il n'épousera pas Blanca. Il la cède à Lautrec qui se jeite dans ses bras, mais refuse un pareil sacrifice. Don Carlos propose à Aben- Hamet de livrer le combat qu'il est venu chercher et il lui offre la main de sa sœur. Mais Blanca, que l'on interroge, répond à celui qu'elle aime : « Retourne au désert », et elle s'évanouit.]

Blanca, dont les jours furent d'abord menacés, revint à la vie. Lautrec, fidèle à la parole qu'il avait donnée à l'Abencérage, s'éloigna, et jamais un mot de son amour ou de sa douleur ne troubla la mélancolie de la fille du duc de Santa- Fé. Chaque année Blanca allait errer sur les montagnes de Malaga, à l'époque où son amant avait coutume de revenir d'Afrique ; elle s'asseyait sur les rochers, regardait la mer,

paroles, qui en rendissent le caractère grave, religieux et chevaleresque. J'ai essayé d'exprimer ce caractère dans la romance du Cid.

1. Remarquer ce même mot d'honneur qui termine tous les couplets.

* Chateaubriand a dit : « Ces trois romances n'ont quelque mérite qu'autant qu'elles sont

chantées sur trois vieux airs vraiment nationaux. » C'est une fausse modestie. La valeur littéraire des trois romances est réelle. On recherchera comment il a exprimé dans chacune d'elles l'âme des trois peuples, par quelles émotions, par quelles images, par quels procédés rythmiques.

les vaisseaux lointains, et retournait ensuite à Grenade1; elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l'Alhambra. Elle ne se plaignait point, elle ne pleurait point, elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet ; un étranger l'aurait crue heureuse. Elle resta seule de sa famille. Son père mourut de chagrin, et don Carlos fut tué dans un duel où Lautrec lui servit de second. On n'a jamais su quelle fut la destinée d'Aben-Hamet.

Lorsqu'on sort de Tunis par la porte qui conduit aux ruines de Garthage, on trouve un cimetière : sous un palmier, dans un coin de ce cimetière, on m'a montré un tombeau qu'on appelle le tombeau du dernier Abencérage. Il n'a rien de remarquable, la pierre sépulcrale en est tout unie ; seulement, d'après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l'oiseau du ciel2.

1. Tableau sobre et pathétique du désespoir de la jeune fille.

2. Cette fin est émouvante et d'une tristesse qui s'arrête à la mélancolie et n'a rien de déchirant ni de mélodramatique.

* D'après les fragments cités, discuter ces réflexions de Sainte- Beuve :

Rien de plus courtois, de plus accompli comme forme et comme sentiment, rien de plus artistement découpé que ce petit récit 4 quatre personnages.

Chateaubriand n'a rien trouvé de plus pur ; mais, si je l'ose dire, le tout est trop jeté dans la forme chevaleresque et classique ; il y a un peu de sécheresse, de raideur et de maigreur ; on est loin de la sève surabondante à'A-

tala J'y sens continuellement le

drapé comme dans les tragédies ....

Les réponses sont toutes par contrastes et " par compartiments, par ressorts.... L'antithèse des personnages, de tout ce qu'ils font et ce qu'ils disent, est trop fortement accentuée.

Quatrième Période LA VIE POLITIQUE

[La chute de Napoléon marque le commencement de la carrière politique de Chateaubriand, qui se poursuivit jusqu'à la fin de la Restauration. Napoléon n'avait pas encore abdiqué qu'il lança sa brochure «De Buonaparte et des Bourbons » (30 mars 1814).]

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