DE BUONAPAR.TE ET DES BOURBONS
athénienne pour aller conquérir la Sicile1 et les délicieuses campagnes d'Enna2. La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune; les libations sont faites avec des coupes d'or; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celle du pilote; le pœan3 est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade4, vêtu de pourpre et beau comme l'amour, se fait remarquer sur les trirèmes5, lier des sept chars qu'il a lancés dans la carrière d'Olyrnpie6. Mais à peine l'île d'Alcinoùs7 est-elle passée, l'illusion s'évanouit : Alcibiade, banni, va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra8. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves
mes : de sorte que la jeunesse, qui semble n'être formée que pour la joie et pour les plaisirs, ah 1 elle ne voit rieu de fâcheux ; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n'a point encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses qui nous arrivent : de là vient qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend les voiles de toutes parts à l'espérance qui l'enfle et qui la conduit.
4 . En 415 avant J.-C, pendant la guerre du Péloponese, une flotte athénienne partit pour conquérir la Sicile. L'expédition fut malheureuse. Elle a été racontée par Thucydide (Histoire de la guerre du Péloponese, livres VI et VII). Voici le récit du départ chez Thucydide :
Au jour fixé, les Athéniens et ceux des alliés qui se trouvaient à Athènes descendirent au Pirée et, dès l'aurore, montèrent sur les vaisseaux prêts à les recevoir. Avec eux descendit presque toute la population, citoyens et étrangers. Les gens du pays accompagnaient leurs amis, leurs parents ou leurs fils... L'embarquement terminé, la trompette commanda le silence et l'on fit les vœux accoutumés avant le départ, non pas sur chaque vaissea i isolément, mais sur la flotte entière et par le ministère d'un héraut. Dans toute l'armée, on mêla du vin dans des cratères ; chefs et soldats firent des libations avec des coupes d'or et d'argent. A ces invocations s'unissaient celles de la multitude restée sur le rivage, et composée de citoyens et d'assistants favorable-
ment disposés. Le péan chanté et les libations achevées, la flotte prit le large. (VI, 30 à 32 ; trad. Bétant.)
2. Enna, ancienne ville de Sicile, au centre de 1 île, sur une hauteur entourée de lacs et de bosquets magnifiques. La légende disait que Proserpine y avait été enlevée par Pluton. (Aujourd'hui Castrogiovanni.)
3. Pœan ou péan, hymne en l'honneur d'Apollon, qui se chantait en chœur avant le combat. Cf. Les Martyrs, p. 273, n. 1.
4. Alcibiade (450-404), célèbre homme d'Etat et général athénien, commanda l'expédition de Sicile et finit en aventurier. Condamné à mort par contumace, il s'enfuit chez les Spartiates, puis en Asie-Mineure, près du satrape Tissapherne.
5. Trirèmes, vaisseaux grecs à trois rangs de rames superposés.
6. Alcibiade envoya en effet aux jeux olympiques jusqu'à sept chars à la fois et obtint les trois premiérs prix. Euripide chanta cette victoire.
7. Corcyre ou Cor/ou. Allusion au roi Alcinoùs qui accueillit Ulysse (Odyssée, chants VII et VIII) . Homère appelle cette terre Vile des Phêaciens,
8. Alcibiade fut assassiné en Phrygie, sur l'ordre du satrape Pharnabaze. On cerna de nuit et on incendia sa maison; luimôme lut percé de flèches, avec Timandra, sa compagne.
CHATEAUBRIAND
< à Syracuse *, n'ont pour alléger le poids de leurs chaînes | que quelques vers d'Euripide.
! Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage2; elle n'avait j pas la beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d'Aspasie ; mais elle en avait les heures matineuses : et des désirs et des songes, Dieu sait3! Je vous les ai peints, ces | songes4 : aujourd'hui, retournant à la terre après maint exil, je n'ai plus à vous raconter que des vérités tristes comme mon âge5. Si parfois je fais entendre encore les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps 6, > ou à se consoler de la servitude des années7.
Vous savez la mutabilité8 de ma vie dans mon état de voyageur et soldat ; vous connaissez mon existence littéraire depuis 1800 jusqu'à 1813 9, année où vous m'avez laissé j; à la Vailée-aux-Loups10, qui m'appartenait encore, lorsque ma carrière politique s'ouvrit. Nous entrons présentement | dans cette carrière : avant d'y pénétrer, force m'est de revej nir sur les faits généraux que j'ai sautés en ne m'occupant \ que de mes travaux et de mes propres aventures : ces faits \ sont de la façon de Napoléon11. Passons donc à lui12; par- Ions du vaste édifice qui se construisait en dehors de mes | songes. Je deviens maintenant historien sans cesser d'être
1. Les Athéniens faits pri sonniers dans l'expédition de Sicile furent réduits en esclavage et condamnés au travail des mines dans les Latomies de Syracuse. Quelques-uns obtinrent leur liberté en chantant à leur maître des vers d'Euripide.
Cf. Les Martyrs, p. 270.
2. Reprise harmonieuse et élégante de l'image. On voit avec quel art Chateaubriand transforme en symboles les souvenirs antiques et surtout les souvenirs grecs. Il est tout pénétré d'hellénisme. Cf. R. Canat, La Renaissance de la Grèce antique de 1820 à i85o, chap. Ier.