DE BUONAPARTB ET DES BOURBONS
écrivain de mémoires; un intérêt public va soutenir mes confidences privées ; mes petits récits se grouperont autour de ma narration. (Mémoires, III, 64.)
[Ainsi donc, de l'aveu de Chateaubriand, le récit de la vie de Napoléon et de cette prodigieuse aventure est le prélude nécessaire du récit de sa carrière politique, à lui Chateaubriand. C'est qu'en effet, ses démêlés avec l'Empereur sont très réellement le commencement de sa vie politique. On a vu, p. 194, dans quelles circonstances il s'était séparé de Napoléon, à la suite du meurtre du duc d'Enghien, et comment plus tard un article du Mercure avait déchaîné la tempête (p. 250, n. 7). L'affaire du discours académique fut plus grave. L'empereur empêcha que Chateaubriand, élu à l'Académie française le 20 février 181 1 en remplacement de M.-J. Chénier, ne fût reçu en séance publique et ne prononçât son discours, qui était un violent réquisitoire- contre l'empire. En voici un fragment : ]
Affaire de mon discours académique.
« M. Chénier adora la liberté : pourrait-on lui en faire un crime1? Les chevaliers eux-mêmes, s'ils sortaient de leurs tombeaux, suivraient la lumière de notre siècle2. On verrait se former cette illustre alliance entre l'honneur3 et la liberté, comme sous le règne des Valois les créneaux gothiques couronnaient avec une grâce infinie dans nos monuments les ordres empruntés des Grecs. La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie, elle élève le cœur, elle est nécessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'il respire4. Les arts peuvent, jusqu'à un certain point, vivre dans la dépendance parce qu'ils se servent d'une
4. Il est piquant de lui voir louer un conventionnel et un régicide. Il le fait par horreur de Napoléon et aussi par un sentiment très sincère de la liberté que la Révolution a donnée à la France.
2. Ce sera, de 1815 à 1830, l'éternel refrain de Chateaubriand aux légitimistes. Il leur conseillera de tenir compte des conquêtes de la Révolution et il bataillera contre les ultras pour la liberté.
Honneur = loyalisme, fidélité au souverain et à l'autorité.
4. C'était également l'idée de Mme de Staël qui eut, elle aussi, et même plus que Chateaubriand, à se plaindre des rigueurs de Napoléon. Précisément au moment où Chateaubriand écrivait ce discours de réception, elle venait d'être expulsée du territoire français pour son livre De V Allemagne (1810).
CHATEAUBRIAND
langue à part qui n'est pas entendue de la foule1; mais les lettres, qui parlent une langue universelle, languissent et meurent dans les fers2. Gomment tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire, en écrivant, tout sentiment magnanime, toute pensée forte et grande? La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples3; et c'est nous, Messieurs, qu'elle charge d'écrire ses annales et de la venger de ses ennemis, de transmettre son nom et son culte à la dernière postérité. Pour qu'on ne se trompe pas dans l'interprétation de ma pensée, je déclare que je ne parle ici que de la liberté qui naît de l'ordre et enfante des lois, et non de cette liberté fille de la
licence et mère de l'esclavage4 Si l'écrivain dont vous
déplorez la perte avait fait cette réflexion, il n'aurait pas embrassé dans un même amour la liberté qui fonde et la
liberté qui détruit
« Quand mon tour sera venu5 de céder ma place à l'orateur qui doit parler sur ma tombe, il pourra traiter sévèrement mes ouvrages; mais il sera forcé de dire que j'aimais avec transport ma patrie6, que j'aurais souffert mille maux plutôt que de coûter une seule larme à mon pays, que j'aurais fait, sans balancer, le sacrifice de mes jours à ces nobles sentiments, qui seuls donnent du prix à la vie et de la dignité à la mort. Mais quel temps ai-je choisi, Messieurs, pour vous parler de deuil et de funérailles?
1. Ce n'est pas très clair ni très évident. Si les arts sont en un sens une prédication (et l'on sait qu'ils l'ont été à plusieurs moments),pourquoi ne seraientils pas soumis aux conditions d'existence des lettres?
2. Voilà une de ces phrases qui durent faire bondir Napoléon.
3. Cela est assez vrai pour quelques auteurs de l'époque impériale, mais est loin de l'être pour tous. Chateaubriand flatte ici ses collègues, dont plusieurs furent des créatures de Napoléon. Il n'est pas exact de prétendre que tous les écrivains gardent toujours, dans les épo-
2ues de servitude, la fierté, la ignitè, le sens de la liberté.
En 1812, l'Académie française n'inscrivit point le Génie du christianisme sur la liste des
prix décennaux. Ce fut sa réponse au discours de réception de Chateaubriand.
4. Il fait ici le procès de la licence révolutionnaire, mère de Vesclavage impérial. Napoléon comprit fort bien. Dans le manuscrit qui fut rendu à Chateaubriand, le paragraphe commençant par les mots : « M. de Ché-
nier adora la liberté (c'est
celui qui est cité ici) avait une double rature longitudinale.
5. Chateaubriand, pour finir, oppose son attitude de « bon Français » à celle de ceux qui ont «coûté des larmes» à son pays.
6. C'est exact. Chateaubriand a profondément aimé sa patrie et il a eu un sentiment très noble de la grandeur de la France.