Chateaubriand a dit de cette publication
Elle a été une des grandes époques de ma vie politique : elle me fit prendre rang parmi les publicistes; elle
servit à fixer l'opinion sur la nature de notre gouvernement. Les journaux anglais portèrent cet écrit aux nues ; parmi nous, l'abbé Morellet même ne revenait pas de la métamorphose de "mon style et de la précision dogmatique des vérités. La Monarchie selon la Charte est un catéchisme de droit constitutionnel. . . Les principes constitutionnels étant posés dans la première partie, j'examine dans la seconde les systèmes des trois ministères qui jusqu'alors s'étaient succédé depuis 1814 jusqu'à 1816; dans cette partie se rencontrent des prédictions depuis trop vérifiées et des expositions de doctrines alors cachées.
CHATEAUBRIAND
il faut qu'ils changent l'esprit de Ja majorité ou qu'ils s'y soumettent. On ne gouverne point hors la majorité.
Je dirai ailleurs comment on est arrivé à cette hérésie politique, que le ministère peut marcher avec la minorité ; cette hérésie fut inventée en désespoir de cause, pour justifier de faux systèmes et des opinions imprudemment avancées.
Si l'on dit que les ministres peuvent toujours demeurer en place malgré la majorité, parce que cette majorité ne peut pas physiquement les prendre par le manteau et les mettre dehors1, cela est vrai. Mais si c'est garder sa place que de recevoir tous les jours des humiliations, que de s'entendre dire les choses les plus désagréables, que de n'être jamais sûr qu'une loi passera, tout ce que je sais alors, c'est que le ministre reste et que le gouvernement s'en va2.
Point de milieu dans une constitution de la nature de la nôtre : il faut que le ministère mène la majorité ou qu'il la suive3. S'il ne peut ou ne veut prendre ni l'un ni l'autre de ces partis, il faut qu'il chasse la chambre ou qu'il s'en aille ; mais aujourd'hui, c'est à lui de voir s'il se sent le courage d'exposer, même éventuellement, sa patrie pour garder sa place; c'est à lui de calculer en outre s'il est de force à frapper un coup d'Etat, s'il n'a rien à craindre aux élections pour la tranquillité du pays, s'il a le pouvoir de déterminer ces élections dans le sens qu'il désire ou si, n'étant pas sûr du triomphe, il ne vaut pas mieux se retirer ou revenir aux opinions de la majorité4.
Dans ce dernier cas, se décider promptement est chose nécessaire; car il n'est pas clair qu'une majorité trop longtemps aigrie et contrariée consentît à marcher avec le ministère quand il plairait à celui-ci de rentrer dans la majorité5. (Première partie, chap. XXXIX).
1. Chateaubriand n'a pas peur des images réalistes et familières qui donnent en effet beaucoup d'énergie et de relief à sa polémique.
2. Antithèse vigoureuse et qui exprime, en une formule très concise, une idée fort juste.
3. Remarquer le même goût des formules à effet : c'est de l'excellent style de polémique ou d'éloquence parlementaire.
4. La phrase est pressante et l'argumentation très ferme et très judicieuse. Chateaubriand
défend ici un principe, devenu évident, mais qui ne l'était pas alors, comme l'ont prouvé les événements. Le ministère, auquel il s'attaque ici indirectement, gouvernait contre la volonté de la Chambre. Au reste, il importe peu que cette Chambre fût plus royaliste que le roi lui-même ne l'avait souhaité.
Au point de vue parlementaire, Chateaubriand a strictement raison.