‹ Morceaux choisisChapitre 334 sur 530 · Sous le nom de Lassagne · texte numérisé non relu

Sous le nom de Lassagne

f>arce qu'il était compris sur la iste des émigrés; cf. p. 82.

2. Atala et René étaient primitivement des fragments des Natchez (sur ce lien, voir pp.

139 et 160). Chateaubriand écrivait dans la préface de la première édition à? Atala :

J'étai3 encore bien jeune lorsque je sonçus l'idée de faire l'épopée de l'hornne de la nature, ou de peindre les mœurs des Sauvages, en les liant à quelque événement connu. Après la déïouverte de l'Amérique, je ne vis pas ie sujet plus intéressant, surtout pour les Français, que le massacre de la

colonie des Natchez à la Louisiane, en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d'oppression, pour rendre la liberté au Nouveau Monde, me parurent offrir un sujet presque aussi heureux que la conquête du Mexique. Je jetai quelques fragments de cet ouvrage sur le papier ; mais je m'aperçus bientôt que je manquais des vraies couleurs et que, si je voulais faire une image semblable, il fallait, à l'exemple d'Homère, visiter les peuples que je voulais peindre.

3. A cause des difficultés politiques entre Napoléon et l'Angleterre.

CHATEAUBRIAND

le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient également sortis de ma mémoire1.

Sur quelques renseignements vagues et même contradictoires, que je lis passer à Londres, MM. de Thuisy eurent la bonté de commencer des recherches; ils les poursuivirent avec un zèle, une persévérance dont il y a très peu d'exemples : je me plais ici à leur en témoigner publiquement ma reconnaissance.

Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que j'avais habitée dans la partie ouest de Londres2. Mais mon hôtesse était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce que ses enfants étaient devenus. D'indication en indication, de renseignement en renseignement, MM. de Thuisy, après bien des courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse.

Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de vieux papiers à peu près indéchiffrables? N'avait-elle point jeté au feu cet inutile ramas de manuscrits français?

D'un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité avait attiré dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne hôtesse, n'auraient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès lors acquéraient une certaine valeur ?

Rien de tout cela n'était arrivé : les manuscrits avaient été conservés; la malle n'avait pas même été ouverte. Une religieuse fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un enfant du malheur3. J'avais confié avec simplicité le produit des travaux d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositaire étranger, et mon trésor m'était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien qui m'ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de cette pauvre famille anglaise. (Préface de 1826.)

[Voilà donc le manuscrit entre les mains de Chateaubriand. Il jugea bon de n'y faire que peu de changements pour le publier; il s'en est expliqué dans ses Mémoires:]

Un manuscrit dont j'ai pu tirer Atala, René, et plusieurs descriptions placées dans le Génie du Christianisme, n'est

1. C'est un peu extraordinaire, puisqu'il avait laissé là une malle en dépôt, contenant une œuvre aussi pr lieuse.

2. Dans cette maison de Londres, tout en travaillant à V Essai sur les Révolutions, il avait re-

touché la première rédaction des Natchez et transformé la manière narrative en manière « épique ».

3. C'est le nom qu'il se donne volontiers.Tout son roman de René (cf. p. 160) développe cette idée.

LES NATCHEZ

> pas tout à fait stérile1. Ce premier manuscrit était écrit de ; suite3, sans section; tous les sujets "y étaient confondus : ï voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc. ; mais \ auprès de ce manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre

> partagé en livres. Dans ce second travail, j'avais non seulej ment procédé à la division de la matière, mais j'avais encore j changé le genre de la composition, en la faisant passer du

roman à l'épopée.

\ Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses \ inventions, ses études, ses lectures3, doit produire le chaos ; \ mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui S tient à la puissance de l'âge.

\ Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur : c'est de relire après trente années un manuscrit i que j'avais totalement oublié.

| J'avais un danger à craindre. En repassant le pinceau sur | le tableau, je pouvais4 éteindre les couleurs ; une main plus j- sûre, mais moins rapide, courait risque, en effaçant quelî ques traits incorrects, de faire disparaître les touches les | plus vives de la jeunesse : il fallait conserver à la compo- \ sition son indépendance, et pour ainsi dire sa fougue; il \ fallait laisser l'écume au frein du jeune coursier. S'il y a dans les Natchez des choses que je ne hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui5, il y a aussi des choses que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le \ second volume6. Elle est de ma première manière et reproj duit tout René1 : je ne sais ce que les René qui m'ont suivi ont pu dire pour mieux approcher de la folie8. (Mémoires, i III, 57.)

1. Ce manuscrit comprenait deux mille trois cent quatrevingt-trois pages in-folio.

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