Allusion à certaines croyances religieuses des Indiens
Chateaubriand a marqué, en plusieurs circonstances, la tendresse des Indiennes pour leurs enfants. Il dit, dans le Voyage en Amérique, qu'il a raconté souvent comment la jeune mère indienne « porte ses enfants, comment elle les suspend aux branches des arbres, comment elle leur chante, comment elle les pare, les endort et les réveille, comment, après leur mort, elle
les pleure, comment elle va répandre son lait sur le gazon de leur tombe, ou recueillir leur âme sur les fleurs ». Voici un passage (VAtala (Epilogue). Chateaubriand a rencontré une femme assise sous un arbre et berçant sur ses genoux un enfant mort :
Cette femme voulait faire sécher le corps de son fils sur les branches d'un arbre, selon la coutume indienne, avant de l'emporter ensuite aux tombeaux de ses pères. Elle dépo ailla donc le nouveau-né, et respirant quelques instants sur sa bouche, elle dit : «Ame de mon fils, âme charmante, ton père t'a créée jadis sur mes lèvres par un baiser ; hélas 1 les miens n'ont pas le pouvoir de te donner une seconde naissance. »
. . . Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs rouges, festonné de guirlandes, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le corps ; laissant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, empor-
LES NATCHEZ 383
L'Indienne versait, en prononçant ces mots, des larmes religieuses, semblable à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne et dont le cœur exposé aux pluies se fond et s'écoule en eau1.
Des pélicans, qui volaient au haut des airs, et dont le plumage couleur de rose réfléchissait les premiers feux de l'aurore, avertirent Géluta qu'il était temps de reprendre sa course. Elle dépouilla d'abord son enfant pour le baigner dans une fontaine où se désaltéraient, en allongeant la tête2, des écureuils noirs, accrochés à l'extrémité d'une liane flottante3. La blanche et souffreteuse Amélie, couchée sur l'herbe, ressemblait à un narcisse abattu par l'orage, ou à un oiseau tombé de son nid avant d'avoir des ailes4. Céluta enveloppa dans des mousses de cyprès plus fines que la soie sa fille purifiée ; elle n'oublia point de la parer avec des graines de différentes couleurs et des fleurs de divers parfums ; enfin, elle la renferma dans les peaux d'hermine, et la suspendit de nouveau à ses épaules par une tresse de chèvrefeuille 5 : la pèlerine qui s'avance pieds nus dans les montagnes de Jérusalem porte ainsi les présents sacrés qu'elle doit offrir au saint tombeau6
[Après maintes tribulations, Céluta arrive aux Natchez : elle n'y trouve plus René que ses ennemis ont fait envoyer perfidement, par le Grand conseil, chez les Illinois pour traiter de la paix. Pendant ce temps la calomnie va son chemin. On répand le bruit que René est un traître, un espion des Français. Les Natchez convoquent l'assemblée générale des Indiens pour préparer l'insurrection et la délivrance. Tous prononcent le serment de se taire sur leurs desseins et de prêter leur concours au massacre général des blancs : Outougamiz s'aperçoit trop tard de son imprudence et du piège que lui ont tendu les ennemis de René qui sont les siens. Lié par son secret, il laisse pourtant pressentir à ses amis qu'un
tant la dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant.
1. Bien que l'ananas soit un fruit d'Amérique et qu'ainsi l'image ne soit pas — géographiquement — déplacée, il faut avouer qu'une telle comparaison est singulière, même avec le détail final qui la relève un peu.
2. Chateaubriand saisit toujours le détail caractéristique et plastique.
3. Se reporter à la description des deux rives du Meschacebé qui ouvre Atala, p. 143.
4. Ces deux images sont moins étranges que celles de l'ananas.
Et même, on pourrait leur faire le reproche contraire, celui d'être assez banales et un peu vieillies.
5. Chateaubriand n'oublie pa9, lui non plus, de mentionner tous ces petits détails d'exotisme.
6. Rapprochement un peu recherche et tiré de trop loin. Et puis, pourquoi cette perpétuelle évocation de la Grèce ou de la Palestine dans un récit indien?
Cf. plus haut, p. 381, n. 1.
CHATEAUBRIAND
malheur va fondre sur eux. Et, juste à ce moment, un missionnaire apporte à Céluta une lettre1 de son mari.]
« Je comptais vous attendre aux Natchez : j'ai été obligé de partir subitement sur un ordre des sachems. J'ignore quelle sera l'issue de mon voyage : il se peut faire2 que je ne vous revoie plus3. J'ai dû vous paraître si bizarre que je serais fâché de quitter la vie sans m'être justifié auprès de vous.
J'ai reçu de l'Europe, à mon retour de la Nouvelle-Orléans, une lettre qui m'a appris l'accomplissement de mes destinées4 : j'ai raconté mon histoire à Ghactas et au Père Soùel5: la sagesse et la religion doivent seules la connaître6
J'écris assis sous l'arbre du désert, au bord d'un fleuve sans nom, dans la vallée où s'élèvent les mêmes forêts qui la couvrirent lorsque les temps commencèrent7. Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi : vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme ? Il sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même8
Céluta, vous me prendrez pour un insensé : je n'ai eu qu'un tort envers vous, c'est de vous avoir liée à mon sort. Vous savez si René a résisté et à quel prodige d'amitié il a dû faire le sacrifice9 d'une indépendance qui du moins n'était
4. Cette lettre, que René envoie à sa femme comme un testament, est la confession de cette âme qui était si mystérieuse pour Céluta. Elle reflète les mêmes sentiments exaltés et douloureux que le roman René. Je cite les passages où se peint, avec l'ennui, la solitude morale et le dégoût de la vie.