‹ Morceaux choisisChapitre 382 sur 530 · Elégiaque latin (54-19 av · texte numérisé non relu

Elégiaque latin (54-19 av

J.-G.) très goûté au 18* siècle.

Souvent tu me verras, inquiet et sensible1, Arrêté sur tes bords en regardant ton cours3.

J'y veux terminer ma carrière ; Rentré3 dans la nuit des tombeaux, Mon ombre, encor tranquille et solitaire, Dans les forêts cherchera le repos.

Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire, Mais il vivra longtemps sous les toits de roseaux,

Mais d'âge en âge en gardant leurs troupeaux, Des bergers attendris4 feront ma courte histoire :

« Notre ami, diront-ils, naquit sous ce berceau; Il commença sa5 vie à l'ombre de ces chênes;

Il la passa couché près de cette eau, Et sous les fleurs sa tombe est dans ces plaines6».

(Œuvres complètes, III, 5i2.)

1. Au 18« siècle on est sensible, on aime à s'attendrir, à verser des larmes, à pleurer de joie comme de tristesse. C'est ce qui explique le succès de la comédie larmoyante.

2. Lamartine, au début de V Isolement, s'assied lui aussi sur la montagne et regarde le fleuve.

Mais que sa mélancolie est donc différente de celle de Chateaubriand et infiniment plus profonde !

3. Rentré ne se rapporte à rien grammaticalement. Il faut entendre : quand je serai rentré.

Cf. Règle : La fortune vient en dormant.

4. Il disait pourtant qu'il ne mettrait pas de bergers dans ses idylles. Mais c'était la mode

pour les idylles, même élégiaques comme celles-ci.

5. Commença sa. . . Deuxième exemple d'allitération disgracieuse dans ce passage.

6. Le morceau n'est guère poétique ni par le sentiment ni par la forme. On y surprend très aisément la marque du 18e siècle finissant — qui apparaîtra aussi, mais avec plus de talent, dans Chénier — une tristesse larmoyante et langoureuse. La campagne plaît pour les attendrissements qu'elle fait naître.

Voici une autre poésie de Chateaubriand qui précisera la même impression : c'est la poésie qu'on signalait plus haut comme ayant été imprimée dans le Mercure (elle vaut un peu mieux que l'autre).

La Forêt.

Forêt silencieuse, aimable solitude, Que j'aime à parcourir votre ombrage ignoré 1 Dans vos sombres détours, en rêvant égaré, J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude ! Prestige de mon cœur ! Je crois voir s'exhaler Des arbres, des gazons, une douce tristesse : Cette onde que j'entends murmure avec mollesse, Et dans le fond des bois semble encor m'appeler. Oh 1 que né puis-je, heureux, passer ma vie entière

[Le second groupe, intitulé Poésies diverses, comprend une vingtaine de pièces écrites après 1790. Les plus célèbres sont les trois romances insérées dans les Aventures du dernier Abencèrage où on les trouvera (le Souvenir du pays de France ,1a Ballade de V Abencèrage, la Romance du Cid]). Voici une partie de la poésie qui avait été imprimée dans un journal de Londres, en 1796 : c'est une élégie imitée de Gray2.]

Les Tombeaux ohampêtres.

Dans les airs frémissants j'entends le long murmure De la cloche du soir qui tinte avec lenteur ; Les troupeaux en bêlant errent sur la verdure; Le berger se retire et livre la nature A la nuit solitaire, à mon penser rêveur. Dans l'orient d'azur l'astre des nuits s'avance5 Et tout l'air se remplit d'un calme solennel. Du vieux temple verdi sous ce lierre immortel L'oiseau de la nuit seul trouble le grand silence. On n'entend que le bruit de l'insecte incertain4, Et quelquefois encore, au travers de ces hêtres,

Ici, loin des humains! — Au bruit de ces ruisseaux,

Sur un tapis de fleurs, sur l'herbe printauière,

Qu'ignoré je sommeille à l'ombre des ormeaux 1

Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles :

Ces genêts, ornement d'un sauvage réduit,

Ce chèvrefeuille atteint d'un vent léger qui fuit,

Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.

Forêts, dans vos abris, gardez mes vœux offerts !

A quel amant jamais serez-vous aussi chères?

D'autres vous rediront des amours étrangères ;

Moi de vos charmes seuls j'entretiens vos déserts.

{Œuvres complètes, III. 534.)

* D'après ces deux poésies, commenter cette réflexion de l'auteur dans sa Préface :

Je n'ai rien ou presque rien changé à ces vers : composés à une époque où Dorât avait gâté le goût des jeunes, poètes, ils n'ont rien de maniéré, quoique la langue y soit quelquefois fortement invertie ; ils sont d'ailleurs coupés avec une liberté de césure que l'on ne se permettait guère alors. Les rimes sont soignées, les mètres variés quoique disposés à se former eu dix syllabes.

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