‹ Morceaux choisisChapitre 385 sur 530 · PRÉFACE DE MOÏSE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE MOÏSE

J'avais autrefois conçu le dessein de faire trois tragédies : la première sur un sujet antique, dans le système complet de la tragédie grecque; la seconde sur un sujet emprunté de l'Ecriture, la troisième sur un sujet tiré de l'histoire des temps modernes. Je n'ai exécuté mon dessein qu'en partie :

1. Après la méditation sur les morts, voilà les réîiexions sur lui-même. Il se voit dans la tombe et il imagine d'avance le récit des bergers et l'épitaphe qui sera gravée sur sa tombe.

2. Le charme des pleurs : voilà bien une expression du 18* siècle finissant qui savourait la joie des larmes, le bonheur de pleurer et de montrer par là qu on était sensible.

3„ On a vu la même idée plus

haut dans la poésie L'amour de la campagne, p. 394.

4. On peut arrêter ici la citation. On reconnaît ici certains thèmes lyriques d'André Chénier songeant à la mort et imaginant ce cm'on fera, ce qu'on dira de lui lorsqu'il ne sera plus. Mais Chénier est plus païen. Chateaubriand a plus de mélancolie, bien que sa poésie soit encore bien gauche. Lamartine ne tardera pas à traiter le même sujet avec plus d'émotion et d'éclat.

CHATEAUBRIAND

j'ai le plan en prose et quelques scènes en vers de ma tragédie grecque, Astyanax. Saint Louis eût été le héros de ma tragédie romantique1 ; je n'en ai rien écrit. Pour sujet

de ma tragédie hébraïque, j'ai choisi Moïse2

Plusieurs personnes désiraient encore voir donner Moïse> afin d'essayer une diversion en faveur de cette pauvre école classique, si battue, si délaissée, à laquelle je devais bien quelque réparation, moi l'aïeul du romantique3 par mes enfants sans joug, Atala et René. Ces personnes espéraient quelque succès dans la pompe du spectacle du Moïse, la multitude des personnages, le contraste des chœurs, la manière dont ces chœurs (marquant le midi, le coucher du soleil, le minuit, le lever du soleil) se trouvent liés à l'action. Je pense moi-même, et je puis le dire sans amour-propre, puisqu'il ne s'agit que d'un effet tout matériel, je pense que la descente de Moïse du mont Sinaï, à la clarté de la lune, portant les Tables de la Loi4 ; que le chœur du troisième acte avec sa double musique, l'une lointaine dans le camp, l'autre grave et plaintive sur le devant de la scène ; que le chœur du quatrième acte, groupé sur la montagne au lever de l'aurore ; que le dénouement en action amené par le sacrifice; que les décorations représentant la mer Rouge au loin, le mont Sinaï, le désert avec ses palmiers, ses nopals5, ses aioès, le camp avec ses tentes noires, ses chameaux, ses onagres, ses dromadaires; je pense que cette variété de scènes donnerait peut-être à Moïse un mouvement qui manque trop, il en faut convenir, à la tragédie classique. Une autre innovation que je conseillais pouvait encore ajouter à cet intérêt de pure curiosité; selon moi, les chœurs doivent être déclamés et non chantés, soutenus seulement par une sorte de mélopée et coupés par quelques morceaux d'ensemble de peu de longueur : autrement, vous mêlez

1. Il prend le mot dans le sens que lui avait donné Mme de S taël :

« La littérature romantique...

exprime notre religion, elle rappelle notre histoire. » De l'Allemagne, II, 11.)

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