Cet homme, c'est lui-même
N'a-t-il pas dit bien souvent qu'il était sur les confins des deux écoles ? Voir, à la fin de ce livre, le passage : Récapitulation de ma vie.
5. Voici, pour finir, une nouvelle attaque contre Mme de Staël dont la Littérature était aussi étrangère que possible aux considérations religieuses, conformément à l'esprit du 188 siècle.
nier les lettres ? Je serais bien le charme de mes jours. J'ai d'autres8; car on peut dire du
Chateaubriand a souvent reproché à Mme de Staël d'avoir voulu prouver qu'il n'y a « rien de plus sec que le christianisme et de plus tendre que la philosophie. »
On remarquera pourtant que l'esprit de v Allemagne est tout différent de celui de la Littérature, et que le sentiment religieux y tient une très grande place.
6. La littérature romantique sera toute pénétrée d'inquiétudes métaphysiques et religieuses.
7. Article de mai 1806. — On remarquera que Chateaubriand, si différent par ailleurs de Mm« de Staël, soutient ici des idées identiques à celles du « Discours préliminaire » de la Littérature.
8. Plus que d'autres, dit-il assez souvent. Cf. René, presque à chaque page.
CHATEAUBRIAND
chagrin parmi les hommes ce que Lucrèce dit du flambeau de la vie :
Quasi cursores, vitaï lampada tradunt* .
J'ai toujours trouvé dans l'élude quelque noble raison de supporter patiemment mes peines2. Souvent, assis sur la borne d'un chemin en Allemagne3, sans savoir ce que j'allais devenir, j'ai oublié mes maux et les auteurs de mes maux en rêvant à quelque agréable chimère que me présentaient les Muses compatissantes. Je portais pour tout bien avec moi mon manuscrit sur les déserts du Nouveau Monde4 ; et plus d'une fois les tableaux de la nature tracés sous les huttes des Indiens5 m'ont consolé à la porte d'une chaumière de la Westphalie dont on m'avait refusé l'entrée.
Rien n'est plus propre que l'étude à dissiper les troubles du cœur, à rétablir dans un concert parfait les harmonies de l'âme. Quand, fatigué des orages du monde, vous vous réfugiez au sanctuaire des Muses, vous sentez que vous entrez dans un air tranquille, dont la bénigne6 influence a bientôt calmé vos esprits. Gicéron avait été témoin des malheurs de sa patrie7 ; il avait vu dans Rome le bourreau s'asseoir auprès de la victime (par hasard échappée au glaive), et jouir de la même considération que cette victime8; il avait vu presser avec la même cordialité et la main qui s'était baignée dans le sang des citoyens et la main qui ne s'était levée que pour les défendre9 ; il avait vu la vertu devenir un objet de scandale dans un temps de crime10, comme le crime est un objet d'horreur dans un temps de vertu ; il avait vu les Romains, dégénérés, per-
4. « Et comme des coureurs, ils se transmettent le flambeau de la vie. »
2. Il a souvent dit qu'il devait au travail et à l'étude de grandes consolations. Voir son séjour à la Vallée-aux-Loups, p. 247.
3. Lorsqu'il était soldat à l'armée de Condé. Cf. le récit de sa vie après le siège de Thionville, p. 68.
4. Sur le point de mourir en traversant les Ardennes, il s'étendit à terre, la tête appuyée sur un sac où se trouvait le manuscrit d'Atala; cf. p. 69.
5. Il a écrit qvCAtala fut composée « sous les huttes des sauvages » ; cf. p. 139.