Evocation des guerres civiles
9. Remarquer l'éloquence, mêlée d'un peu de rhétorique, de tout ce passage, les répétitions, les antithèses,. etc.
10. Montesquieu, dans les Considérations^ a souvent exprimé des idées analogues, dans les passages où il parle de la vie romaine sous les mauvais empereurs.
vertir la langue de Scipion1 pour excuser leur bassesse, appeler la constance : entêtement, la générosité : folie, le courage : imprudence, et chercher un motif intéressé à des actions honorables, pour n'avoir pas la douleur d'estimer quelque chose ; il avait vu ses amis se refroidir peu à peu pour lui, leurs cœurs se fermer aux épanchements de son cœur, leurs peines cesser d'être communes avec ses peines, leurs opinions changer par degré2 : ces hommes emportés et brisés tour à tour par la roue de la fortune l'avaient laissé dans une profonde solitude. A ces peines, déjà si grandes, se joignirent des chagrins domestiques3. « Ma fille me restait, écrit-il à Sulpicius ; c'était un soutien toujours présent, auquel je pouvais avoir recours. Le charme de son entretien me faisait oublier mes peines ; mais l'affreuse blessure que j'ai reçue en la perdant rouvre dans mon cœur toutes celles que j'y croyais fermées.. . je suis chassé de ma maison et du Forum. »
Que fit Gicéron dans une position si triste? Il eut recours à l'étude4. « Je me suis réconcilié avec mes livres, dit-il à Varron ; ils me rappellent à leur ancien commerce; ils me déclarent que vous avez été plus sage que moi de ne pas l'abandonner5. »
LesMuses, qui nous permettent de choisir notre société, sont d'un puissant secours dans les chagrins politiques ; quand vous êtes fatigués de vivre au milieu des Tigellin et des Narcisse6, elles vous transportent dans la société des Caton7 et
1. La famille des Scîpions était une des familles les plus intelligentes, les plus lettrées de Rome. Le choix de ce nom, ici, est symbolique.
2. Il est impossible de ne pas voir ici un retour de Chateaubriand sur lui-même et, dans cette peinture des guerres civiles à Rome, une évocation de notre vie politique en France depuis les débuts de la Révolution. Pourtant, Chateaubriand, malgré son isolement et son abandon en cette année 1806, où il écrivait cet article (voir plus haut p. 202), avait gardé de précieuses amitiés.
3. C'est tout à fait l'histoire de Chateaubriand : chagrins politiques (asservissement de son pays ) ; chagrins domestiques (mort de sa sœur Lucile, après Mme de Beaumont). L'année 1806
marque réellement une crise dans sa vie. Cf. p. 200.