‹ Morceaux choisisChapitre 413 sur 530 · AVANT -PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT -PROPOS

[V Avant -propos a été presque entièrement reproduit dans les Mémoires d'Outre-Tombe (V. 428); l'auteur y déplore l'inopportunité d'une pareille publication (étant donné les circonstances politiques), et il indique les raisons qui l'ont décidé à la faire malgré tout :]

Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On

t. Voici le titre complet :

Etudes et discours historiques sur la chute de l'Empire romain , la naissance et les pro-

grès du Christianisme et l'invasion des Barbares ; suivis d'une analyse raisonnée de Vhistoire de France.

CHATEAUBRIAND

n'aura jamais une idée de la violence que je me suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne1. Qui lirait quatre gros volumes, lorsqu'on a bien de la peine à lire le feuilleton d'une gazette? J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma porte ; en vain, je lui criais : « Attendez, je vais à vous. » Elle passait au bruit du canon, en emportant trois générations de rois2.

Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces Etudes ! On abat les croix 3, on poursuit les prêtres ; et il est question de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit; on bannit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles4. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le plus de recherches, de soins et d'années, celui où j'ai peut-être remué le plus d'idées et de faits5, paraît lorsqu'il ne peut trouver de lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, où il va s'enfoncer sous l'amas des décombres qui le suivront. Quand une société se compose et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous, quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de Constantin, de Julien, des apôtres, des martyrs, des Pères de l'Église, des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV 1 II s'agit bien du naufrage de l'ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du

4. Il a toujours l'air de n'attacher aucune importance à ce qu'il fait. Il est vrai qu'ici la date était mal choisie pour publier une œuvre, et que Chateaubriand n'était pas libre d'en choisir une autre. (Voir plus bas, p. 425, n. 2.)

2. Goût du symbole ; personnification hardie et poétique de l'histoire.

3. Les premières années du règne de Louis Philippe furent en effet marquées par des soulèvements contre le catholicisme, par réaction contre le gouvernement de Charles X. L'archevêché fut pillé et incendié, et Saint- Germain- l'Auxerrois

saccagé, les 14 et 15 février

4. Les Etudes historiques proprement dites s'arrêtent a la fin de l'empire romain et aux grandes invasions. L'histoire des Capets est traitée dans l'Histoire de France. Mais celle-ci est une suite de la première œuvre ; elle fut publiée en même temps.

5. Est-ce exagéré ? Le livre paraît être un des plus nourris de l'auteur. Il est vrai que certains historiens éminents ont contesté la valeur scientifique du livre et ont affirmé que l'érudition en était de mauvais aloi.

LES ÉTUDES HISTORIQUES

monde moderne1. N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de faiblesse d'esprit que de s'occuper de lettres dans ce moment? 11 est vrai, mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma méchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de sacrifices aux libertés de mon pays, je n'aurais pas été obligé de contracter des engagements qui s'achèvent de remplir2 clans des circonstances doublement déplorables pour moi3. Je ne puis suspendre une publication dont je ne suis pas le maître; il faut donc couronner par un dernier sacrifice tous mes sacrifices. Aucun auteur n'a été mis à une pareille épreuve4; grâce à Dieu, elle est à son terme : je n'ai plus qu'à m'asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie que je dédaignais dans ma jeunesse.

Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement échappées, une pensée vient me consoler. J'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageais le Christianisme sous les rapports poétiques et

i. Voir la fin de la quatrième

Eériode de la vie de Chateauriand et son fameux discours du 7 août 1830, p. 418. Il est convaincu que la révolution de 1830 est la plus grande catastrophe qui ait eu lieu depuis longtemps.

Quelques jours avant les Etudes historiques, il publiait (le \\ mars 1831) une petite brochure, De la Restauration et de la Monarchie élective, où il écrivait : « Nous marchons à une révolution générale », et où il laissait entendre que lui seul aurait pu s'y opposer :

J'étais l'homme de la Restauration possible, de la Restauration avec toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un ennemi; elle s'est perdue ; je dois subir son sort. Irai- je attacher quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le monde peut marcher ? A la tête des jeunes générations, je serais suspect ; derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens trè3 bien qu'aucune de mes facultés n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon siècle ; je pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne ; mais la fatalité a prononcé.

2. Il s'était engagé avec un libraire pour la publication de ses Œuvres complètes qui avai t, nous Pavons vu, commencé en 1826 (Cf. p. 334). Les Etudes historU ques devaient terminer la collection. Chateaubriand était alors dans de graves embarras d'argent. 11 avait résigné sa pension de pair ; il était loin d'avoir fait des économies pendant sa vie politique. «< Je restai, dit-il, nu comme un petit saint Jean ».

C'est à cette date qu'il écrivait, dans ses Mémoires, un éloge de l'argent où il disait :

0 argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer, quoi que je fasse, je suis forcé d'avouer poin tant ton mérite : source de la liberté, tu arrangea mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer?

Avec toi, on est beau, jeune, adoré ; on a considération, honneurs, qualités, vertus. Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela : qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux ?

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