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Nous dirions au point de départ

5. Est-ce une pensée mélancolique, signifiant qu'il y eut en effet beaucoup de victimes avant d'en arriver là ? Ou bien veut-il dire que beaucoup d'égarés ont persisté dans leurs erreurs révolutionnaires ?

LES ÉTUDES HISTORIQUES

la tolérance ; demain, vous serez le plus faible, et l'on vous tuera pour la servitude, l'inégalité, le fanatisme. Qu'aurezvous à dire ? Vous étiez un obstacle à la chose qu'on voulait; il a fallu vous faire disparaître : fâcheuse nécessité sans doute; ce sont là vos principes, subissez-en la conséquence1.

[En regard de cette Révolution française, si mal conduite, à ses yeux, et si mal comprise par certains historiens, Chateaubriand trace le portrait de la société future qui obéira à l'esprit chiétien :]

Ainsi j'amène du pied de la croix au pied de l'échafaud de Louis XVI2 les trois vérités qui sont au fond de l'ordre social : la vérité religieuse, la vérité philosophique ou l'indépendance de l'esprit de l'homme, et la vérité politique ou la liberté. Je cherche à démontrer que l'espèce humaine suit une ligne progressive dans la civilisation, alors même qu'elle semble rétrograder3. L'homme tend à une perfection indéfinie; il est encore loin d'être remonté aux sublimes hauteurs dont les traditions religieuses et primitives de tous les peuples4 nous apprennent qu'il est descendu; mais

1. Il donne à la suite, quelques exemples pour montrer comment le fatalisme justifie tous les crimes. Ne pas oublier que toute cette page est destinée à combattre l'école historique qui, voulant tout expliquer, excusait tout.

Voici encore un autre fragment où il condamne cette école fataliste en histoire :

La fatalité introduite dans les affaires humaines n'aurait pas môme l'avantage de transporter à l'histoire l'intérêt de la fatalité tragique. Qu'un personnage sur la scène soit victime de l'inexorable destin ; que, malgré ses vertus, il périsse : quelque chose de terrible résulte de ce ressort mis en mouvement par le poète. Mais que la société soit représentée comme une espèce de machine qui se meut aveuglément par des lois physiques latentes ; qu'une révolution arrive par cela seul qu'elle doit arriver ; que sous les roues de son char, comme sous celles du char de l'idole indienne, soient écrasés au hasard innocents et coupables ; que l'indifférence ou la pitié soit la même à l'égard du vice et de la vertu ; cette fatalité de la chose, cette impartialité de l'homme sont hébétées

et non tragiques . . . Non, si l'on sépare la vérité morale des actions humaines, il n'est plus de règle pour juger ces actions; si l'on retranche la vérité morale de la vérité politique, celle-ci reste sans base; alors il n'y a plus aucune raison de préférer la liberté à l'esclavage, l'ordre à l'anarchie.

2. Rapprochement très dramatique. Toute son histoire tient entre ces deux victimes, Jésus- Christ et Louis XVI.

3. Il est assez piquant de le voir reprendre cette idée de progrès qui fut celle du 18* siècle et des encyclopédistes. Mais tandis que ceux-ci voyaient la perfectibilité dans l'affranchissement des idées religieuses et dans le règne des lumières, Chateaubriand signale le retour au christianisme et il en attend la régénération progressive de l'avenir.

4. Il y a donc eu une déchéance, comme l'attestent les mythes de tous les peuples. Mais l'humanité remontera à la lumière. Chateaubriand s'inspire ici des idées de son ami Ballanche qui croyait au progrès indéfini de l'humanité par la douleur et l'expiation.

CHATEAUBRIAND

il ne cesse de gravir la pente escarpée de ce Sinaï inconnu1, au sommet duquel il reverra Dieu. La société, en avançant, accomplit certaines transformations générales, et nous sommes arrivés à l'un de ces grands changements de l'espèce humaine2.

Les lils d'Adam ne sont qu'une même famille qui marche vers le même but. ... Sur des sociétés qui meurent sans cesse, une société vit sans cesse ; les hommes sombrent, l'homme reste debout, enrichi de tout ce que ses devanciers lui ont transmis3, couronné de toutes les lumières4, orné de tous les présents des âges ; géant qui croît toujours, toujours, toujours et dont le front, montant dans les cieux, ne s'arrêtera qu'à la hauteur du trône de l'Eternel5

Je ne me sépare point de mon temps, ainsi que des esprits inattentifs le pourraient croire6. Le christianisme est passé, dit-on. Passé? Oui, dans la rue, où nous abattons une croix7, chez nos deux ou trois voisins, dans la coterie où nous déclarons du haut de notre supériorité qu'on ne nous comprend pas, qu'on ne peut pas nous comprendre, que, pour peu qu'une génération ne soit pas au maillot, elle est incapable de suivre le vol de notre génie et d'entrer dans ce mouvement de l'univers. Grâce à ce génie, nous devinons ce que nous ne savons pas ; nous plongeons un regard d'ai-

1. La montagne où Moïse reçut les Tables de la Loi. Ici c'est une image pour caractériser l'état futur ou l'humanité verra Dieu face à face. C'est une vision dans le ton de Ballanche.

2. Il a toujours été convaincu de l'importance exceptionnelle de l'année 1830.

3. Chateaubriand annonce les théories modernes sur la solidarité. Cf. aussi les idées de Pascal sur l'humanité, comparée à un seul homme, qui apprendrait toujours.

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