Plante nommée sagittaire
CHATEAUBRIAND
} humide, enfumé; une mésange dans le jardin d'un presby-
\ tère; une hirondelle, volant bas, par un jour de pluie, sous
\ le chaume d'une grange ou le long d'un cloître ; une chauve-
J souris même remplaçant l'hirondelle autour d'un clocher
\ champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans les der-
; nières lueurs du crépuscule1, toutes ces petites choses, rat-
\ tachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des mystères
\ de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En déli-
[ nitive, c'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui
i font les beaux sites2. Les glaces de la baie de Bafïin3 peu-
< vent être riantes avec une société selon le cœur4, les bords
| de l'Ohio et du Gange lamentables en l'absence de toute
| affection. Un poète a dit :
La patrie est aux lieux où l'âme est enchaînée.
I II en est de même de la beauté5.
| En voilà trop à propos des montagnes; je les aime comme
j grandes solitudes ; je les aime comme cadre, bordure et
\ lointain d'un beau tableau; je les aime comme rempart et
i asile de la liberté; je les aime comme ajoutant quelque
\ chose de l'infini aux passions de l'àme : équitablement et
j raisonnablement, voilà tout le bien qu'on en peut dire. Si
> je ne dois pas me fixer au revers des Alpes6, ma course au
> Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d'optii que isolée au milieu des tableaux de mes Mémoires; j'étein- { drai la lampe, et Lugano rentrera dans la nuit7. {Mémoires \ d'Outre-Tombe, V, 571.)
[De Lucerne, il va à Constance ; il fait la connaissance de la duchesse de Saint-Leu et de son fils, le futur Napoléon III. Sa femme l'a rejoint,
1. Tout ceci est excellent. Ce sont des impressions directes de l'auteur.
2. Un moraliste a dit, dans un sens, il est vrai, un peu différent : « Un paysage est un état de l'âme » (Àmiel). Chateaubriand affirme que c'est notre moral qui fait la beauté d'un paysage.