Moines grecs
7. Il veut dire par ce symbole cpie l'esprit poétique a survécu à la ruine de la Grèce antique et s'est continué dans la Grèce chrétienne.
8. Pour le romantisme : expression très fréquente entre 1820 et 1840.
9. Shakespeare était le dieu des romantiques. Cf. Hugo : Préface de Gromwell (1827).
Pensez-vous que les adeptes soient ravis des traits de passion de Roméo et Juliette? Il s'agit bien de cela! Vous n'avez donc pas entendu Mercutio comparer Roméo à un hareng saure* sans'ses œufs?
Pauvres gens qui ne sentez pas ce qu'il y a de merveilleux dans ce dialogue : la nature elle-même prise sur le fait! Quelle simplicité! quel naturel! quelle franchise! quel contraste comme dans la vie ! quel rapprochement de tous les langages, de toutes les scènes, de tous les rangs de la société2!
Et toi, Shakespeare, je te suppose revenant au monde et je m'amuse de la colère où te mettraient des faux adorateurs. Tu t'indignerais du culte rendu à des trivialités dont tu serais le premier à rougir, bien qu'elles ne fussent pas de toi, mais de ton siècle; tu déclarerais incapables de sentir tes beautés des hommes capables de se passionner pour tes défauts, capables surtout de les imiter de sang-froid, au milieu des mœurs nouvelles3 (Deuxième partie).
[Il montre que, si Voltaire fit connaître Shakespeare à la France, il eut assez de goût pour ne pas admirer jusqu'à ses défauts. Les Anglais eux-mêmes font des réserves : pourquoi irions-nous plus loin qu'eux dans notre engouement? Sans méconnaître le génie de Shakespeare, d'autant plus admirable qu'il avait à son époque plus d'obstacles à surmonter, Chateaubriand croit que Shakespeare a été funeste à l'art : ]
Que la manière de composer de Shakespeare a corrompu le goût.
Shakespeare joue ensemble, et au même moment, la tragédie dans le palais, la comédie à la porte ; il ne peint pas
1. Saure, s'orthographie aussi saur, au masculin; désigne une teinte jaune-brun (comme est celle des harengs salés et fumés).
2. Ce paragraphe est un résumé ironique de la Préface de Cromwell. Hugo y avait dit :
Le drame est un miroir où se réfléchit la nature ... Le théâtre est un point d'optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans l'histoire, dans la vie, dans l'homme, tout doit et peut s'y réfléchir. . . C'est une grande et belle chose que de voir se déployer avec cette largeur un drame où l'art développe puissamment la nature.
Voir, pour plus de détails, l'extrait suivant où la question est traitée avec plus d'ampleur.
3. Attaque directe contre Hugo et contre les fanatiques de Shakespeare. Une troupe d'acteurs anglais était venue jouer du Shakespeare à Paris, au lendemain de la Préface de Cromwell. Ils eurent un grand succès. Pourtant la réaction commençait à se dessiner. Les romantiques étaient allés trop loin dans leur admiration. Lorsque Chateaubriand écrit ces lignes en 1836, il n'était pas le
une classe particulière d'individus; il mêle, comme dans le monde réel, le roi et l'esclave, le patricien et le plébéien, le guerrier et le laboureur, l'homme illustre et l'homme ignoré ; il ne distingue pas les genres, il ne sépare pas le noble de l'ignoble, le sérieux du bouffon, le triste du gai, le rire des larmes, la joie de la douleur, le bien du mal. Il met en mouvement la société entière, ainsi qu'il déroule en entier la vie d'un homme. Le poète semble persuadé que notre existence n'est pas renfermée dans un seul jour, qu'il y a unité du berceau à la tombe : quand il tient une jeune tête, s'il ne l'abat pas, il ne vous la rendra que blanchie ; le temps lui a remis ses pouvoirs1.
Mais cette universalité de Shakespeare a, par l'autorité de l'exemple et l'abus de l'imitation, servi à corrompre l'art ; elle a fondé l'erreur sur laquelle s'est malheureusement établie la nouvelle école dramatique. Si pour atteindre la hauteur de l'art tragique il suffît d'entasser des scènes disparates sans suite et sans liaison2, de brasser ensemble le burlesque et le pathétique3, de placer le porteur d'eau auprès du monarque, la marchande d'herbes auprès de la reine, qui ne peut raisonnablement se flatter d'être le rival des plus grands maîtres ? Quiconque se voudra donner la peine de retracer les accidents d'une de ses journées, ses conversations avec des hommes de rangs divers, les objets variés qui ont passé sous ses yeux, le bal et le convoi, le festin du riche et la détresse du pauvre ; quiconque aura écrit d'heure en heure son journal aura fait un drame à la manière du poète anglais.
seul à penser ainsi. Beaucoup de bons esprits se détachaient de l'Angleterre pour revenir au classicisme des Grecs, ces vrais maîtres en fait de poésie et de beauté.
1. Chateaubriand signale ici cette loi des contrastes qui apparaît dans l'œuvre de Shakespeare et que Hugo a reprise dans son théâtre, où il rapprochera par exemple le roi du bandit.
(HernanL)
2. Il est certain que la plupart des drames romantiques ne sont pas composés, et que les scènes se suivent sans lien, et que l'action rebondit sans cesse par des coups de théâtre singuliers et mélodramatiques.