Ce mélange des genres, cette
union du burlesque et du pathétique (ou du comique et du tragique) est une des idées à laquelle Hugo tenait le plus pour caractériser le drame. Il disait dans sa Préface :
Dans le drame, le corps joue son rôle comme l'âme ; et les hommes et les événements, mis en jeu par ce double agent, passent tour à tour bouffons et terribles, quelquefois terribles et bouffons tout ensemble. Ainsi le juge dira : A la mort et allons dîner!... Ainsi Cromwell, de la main qui signe l'arrêt de mort de Charles Ier, barbouillera d'encre le visage d'un régicide qui le lui rendra en riant.
Le comique, qui se mêle au tragique dans le drame, c'est ce que Hugo appelle le grotesque.
Persuadons-nous qu'écrire est un art, que cet art a des genres, que chaque genre a des règles1. Les genres et les règles ne sont point arbitraires, ils sont nés de la nature même ; l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu2 ; il a choisi les plus beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle3. La perfection ne détruit point la vérité : Racine, dans toute l'excellence de son art, est plus naturel que Shakespeare4 *
La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter5, le fracas de la scène, la multitude des personnages imposent, mais ont au fond peu de valeur ; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit6 ?. . . Le plus méchant drame peut faire pleurer mille fois davantage que la plus
1. Nouvelle réplique à Hugo qui avait dit (Ibicl.) : « Il n'y a ni règles ni modèles. » Remarquer pourtant que Hugo ne proscrivait pas ces règles éternelles de beauté qui, disait-il, « planent sur Fart tout entier ». En poésie, par exemple, il conservait la forme du vers ; il donnait au poète le droit de tout dire, mais à la condition de respecter la beauté : la liberté dans Fart.
2. Très exact. C'est la pure théorie classique, etelle se justifie par la loi de Vanité d'impression. L'art doit choisir dans la réalité et interpréter cette réalité. Sinon c'est le chaos et la confusion. Le réalisme pur n'est pas possible.
-3. La querelle de l'idéalisme et du réalisme battait son plein quand il écrivait ces lignes. Les défenseurs du beau idéal, Cousin,QuatremèredeQuincy, s'appuyaient sur les découvertes récemment faites dans la sculpture grecque et sur les ouvrages de Platon. Chateaubriand se range à leur avis et il croit qu'on peut rester vrai tout en choisissant dans la réalité. Cf. R. Canat, La Renaissance de la Grèce antique de 1820 à i85o, chap. VII.