‹ Morceaux choisisChapitre 486 sur 530 · Il y a en effet, autour de · texte numérisé non relu

Il y a en effet, autour de

nous, des choses belles et des choses laides, ce n'est pas douteux. Tel paysage est plus beau que tel autre. Mais il faut ajouter que l'art peut transfigurer ce qu'il touche, et que la plaine de Montrouge; interprétée par un artiste de génie, paraîtra aussi belle, en poésie ou en peinture, que la baie de Naples. C'est que justement l'art se sera ajouté à la nature.

8. Très clairvoyant et très juste. Il ne veut pas revenir au pur classicisme.

9. Oui, la tragédie était conforme à un idéal social très particulier, Mme de Staël l'a montré dans sa Littérature, en faisant voir que la beauté d'une œuvre est relative à l'époque où elle a pris naissance. — Quand Chateaubriand écrivait ces lignes, certains auteurs essayaient, par dégoût du drame, de faire revi-

il n'y a qu'un pas. Par là s'explique, sans l'excuser, l'outré de la scène moderne, l'apparition des gibets et des bourreaux, la présence des assassinats, la fantasmagorie des cimetières, des souterrains et des vieux châteaux1.

[Après quelques analyses et citations de Shakespeare, Chateaubriand conclut : ]

Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée ; ces géniesmères2 semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité : Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile sont ses fils. Dante a engendré l'Italie moderne depuis Pétrarque jusqu'au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises ; Montaigne, La Fontaine, Molière viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott3.

On renie souvent ces maîtres suprêmes, on se révolte contre eux, on compte leurs défauts, on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs, partout s'impriment leur traces ; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs4 et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts ; leurs œuvres sont des mines inépuisables ou les entrailles mêmes de l'esprit humain5. (Deuxième partie.)

[La troisième partie étudie la littérature anglaise sous les deux premiers Stuarts et la République, et la quatrième, la littérature sous les deux derniers Stuarts. Rien de saillant à en tirer. La vie et l'œuvre 4e Milton

vre la tragédie classique. Bientôt (1838),Rachel allait jouer du Corneille et du Racine. Mais Chateaubriand, très clairvoyant, sentait bien que la tragédie ne pouvait plus plaire en restant ce qu'elle était au 17e siècle.

Page 1