Inversion pénible
LE CONGRÈS DE VÉRONE
prisons violées, les prisonniers égorgés, les propriétés envahies, les prêtres déportés ou noyés, les citoyens exilés, des clubs prêchant le massacre et la terreur, des sociétés secrètes remuant et corrompant tout, les colonies perdues, la marine détruite, la dette nationale accrue d'une manière effrayante, voilà l'Espagne sous le règne des Cortès1.
Dites-vous que peu importait la mise en accusation de l'héritier du trône, les noyades des prêtres et le reste2? Selon vous, le genre humain devait marcher3 ; tant pis pour ceux culbutés dans le fossé ou écrasés en route. Nous comprenons. Mais nous, mandataires de la France, vous voulions que la France marchât avant tout4, et ces atrocités appelées utiles l'empêchaient d'aller à sa résurrection. Ensuite, ce que vous prenez pour un progrès était une descente dans un puits de sang ; heureux si, remontés de ce trou des meurtres, après un siècle d'efforts, vous ne fassiez pas horreur? Qu'avons-nous gagné à 17935? Le Directoire, Bonaparte, la Restauration, le meilleur de nos temps d'arrêt, si elle avait su nous sauver en se sauvant6. (Guerre d'Espagne, Ghap. XXXVIII).
L Est-ce le tableau de l'Espagne? ou de la France sous la Terreur? On pourrait s'y tromper. Chateaubriand est tellement hanté par la vision de notre Révolution qu'il saisit, partout où l'occasion lui en est donnée, la persistance de l'esprit révolutionnaire.
2. Le tour est oratoire. Il a l'air de faire un discours à la tribune, et non d'écrire un ouvrage d'histoire.
3. C'est le terme dont on usait alors pour dire que la France devait aller jusqu'au bout des principes révolutionnaires.
4. Le reprise est superbe, même avec le,jeu de mots. Marcher ici veut dire que la France doit bien marcher et ne pas tomber.
5. Ceci devait venir, c'était attendu. Tout le reste le prépare.
6. Excellent et juste. C'est du meilleur style de la polémique ou de l'éloquence politique. Remarquer que Chateaubriand, ici encore, fait allusion aux fautes de Charles X et aux maladresses de son gouvernement. —
L'âpreté du ton de Chateaubriand s'explique par ce fait que cette guerre d'Espagne ne fut pas populaire et qu'il a besoin de la justifier. Il a écrit dans ses Mémoires (IV, 284) :
Ma guerre d'Espagne, le grand événement politique de ma vie, était une gigantesque entreprise. La légitimité allait pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon après ces coups de canon de l'Empire, qu'entendra la dernière postérité. Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige ? C'est pourtant ce que j'ai fait ; mais par combien de malédictions ma tête a été frappée à la table de jeu où la Restauration m'avait assis ! J'avais devant moi une France ennemie des Bourbons et deux grands ministres étrangers, le prince de Metternich et M. Canning. Il ne se passait pas de jour où je ne reçusse des lettres qui m'annonçaient une catastrophe, car la guerre avec l'Espagne n'était pas du tout populaire, ni en France, ni en Europe.
CHATEAUBRIAND
[Il passe ensuite aux séances de la Chambre des députés et de la Chambre des pairs, dans lesquelles il défendit contre des adversaires assez nombreux le projet de la guerre. Il montre la mauvaise humeur des Anglais, il cite plusieurs pièces diplomatiques et, revenant à sa thèse favorite, il ' recommence à un autre point de vue son apologie, en parlant des idées révolutionnaires 1 : ]
Loin de nous excuser de la guerre d'Espagne, nous nous en faisons honneur, vous le savez et nous le répétons. Le résultat en aurait été aussi utile qu'il a été glorieux si l'on nous eût laissé le temps de recueillir la moisson que nous avions semée2.
D'abord il s'agissait de sauver les Bourbons. Relisez plus haut les preuves, à présent non contestées, du complot des carbonari. Nous avions heureusement la conviction, contre l'opinion commune, que les obstacles étaient surmontables : notre excuse était notre confiance ; notre foi nous absolvait et nous sauvait.
Ce n'est pas que nous pensions préserver en définitive la monarchie de la trame des siècles3: l'univers change; les principes nouveaux détruisaient graduellement les anciens principes ; la démocratie tend à se substituer à l'aristocratie et à la royauté 4. Il faut se donner garde de prendre ces idées révolutionnaires du temps pour les idées révolutionnaires des hommes ; l'essentiel est de distinguer la lente conspiration des âges de la conspiration hâtive des intérêts et des systèmes6. Si Ton ne séparait ces deux choses, on s'exposerait à poursuivre le genre humain au lieu de poursuivre une faction. C'est ce que nous avons compris : nous nous sommes efforcé d'arrêter le mouvement factice qui, précipitant la société trop vite dans le sens de sa pente, l'empêcherait de prendre son niveau quand le monde se transformera en république ou en monarchie républicaine. Lorsqu'on rompt violemment ses entraves, on est presque
1. Il distingue les idées révolutionnaires du temps, des. idées révolutionnaires des hommes.
% Chateaubriand fut congédié du ministère.Cf.plus haut, p. 332.
3. L'expression est très concise. Elle veut dire que la monarchie ne pouvait être préservée de tout ce que les siècles avaient peu à peu tramé, comploté contre elle.