Se dit des religieux qui servent les autres
2. Le monastère de la Trappe fut fondé en 1140 par Rotrou, comte du Perche. En 1148, la congrégation qui l'occupait fut réunie à l'ordre de Citeaux, filiation de Clairvault. Soumise à l'austérité de la règle cistercienne, l'abbaye de la Trappe fut longtemps célèbre par la vertu de ses abbés et de ses religieux. Au 16* siècle, le relâche-
ment avait succédé à la ferveur.
Les religieux avaient laissé tomber les bâtiments en ruines.
3. Mot créé par l'auteur. On sait sa prédilection pour les archaïsmes et les néologismes. — Allenties = adoucies.
4. Monastère fondé par Philippe II, à une quarantaine de kilomètres de Madrid, dans un site sauvage. C'est actuellement le Panthéon des rois d'Espagne.
L'hospitalité changea de nature, elle devint purement évangélique ; on ne demanda plus aux étrangers qui ils étaient ni d'où ils venaient ; ils entraient inconnus à l'hospice et en sortaient inconnus, il leur suffisait d'être hommes ; l'égalité primitive était remise en honneur. Le moine jeûnait tandis que l'hôte était pourvu : il n'y avait de commun entre eux que le silence1. . .
Un homme s'étant égaré entendit une cloche sur les huit heures du soir : il marche de ce côté et arrive à la Trappe. Il était nuit : on lui accorda l'hospitalité avec la charité ordinaire, mais on ne lui dit pas un mot : c'était l'heure du grand silence. Cet étranger, comme dans un château enchanté, était servi par des esprits muets, dont on croyait seulement entendre les évolutions mystérieuses2. Des religieux en se rendant au réfectoire suivaient ceux qui allaient devant eux sans s'embarrasser où ils allaient ; même chose pour le travail : ils ne voyaient que la trace de ceux qui marchaient les premiers. Un d'entre eux pendant l'année de son noviciat ne leva pas une seule fois les regards : il ignorait comme était fait le haut de sa cellule. (Livre III.)
[Rancé fut fort attaqué par les libertins et aussi par certains catholiques qu'épouvantaient ses réformes. Il poursuivit courageusement son œuvre, recueillit de plus en plus des solitaires (comme à Port-Royal) et entretint des rapports très suivis avec Bossuet, son camarade de collège : ]
Bossuet visita son condisciple : il se leva sur la Trappe comme le soleil sur une forêt sauvage. L'aigle de Meaux se transporta huit fois à cette aire3. . . La Trappe était le lieu où Bossuet se plaisait le mieux : les hommes éclatants ont un penchant pour les lieux obscurs. Devenu familier avec le chemin du Perche, Bossuet écrivait à une religieuse malade : « J'espère bien vous rendre, à mon retour de la Trappe, une plus longue visite », paroles qui n'ont d'autres mérites que d'être jetées à la poste en passant et d'être signées Bossuet.
Bossuet trouvait un charme dans la manière dont les
11 y a aussi, annexés au monastère, un palais et une bibliothèque. Chateaubriand a décrit YEscurial dans ses Mémoires et, dans les Congrès de Vérone, où il l'appelle « le Versailles des steppes. »
4. Le règlement de Rancé prescrivait le silence aux Trappistes (Constitution de 1675.)
2. Très pittoresque; on retrouve, dans cette œuvre de vieillesse, quelques -unes des qualités ordinaires de Chateaubriand. Elles apparaissent seulement avec moins de fréquence.
3. L'image banale de Yaigle de Meaux est relevée par le détail de la fin. Allusion au site sauvage de la Trappe.
CHATEAUBRIAND
compagnons de Rancé célébraient l'office divin. « Le chant des psaumes, dit l'abbé Ledieu, qui venait seul troubler le silence de cette vaste solitude, les longues pauses de coinplies,- le son doux, tendre et perçant du Salve Regina1 inspiraient au prélat une sorte de mélancolie religieuse. » A la Trappe, il me semblait en effet pendant ces silences ouïr passer le monde avec le souffle du vent. Je me rappelais ces garnisons perdues aux extrémités du monde et qui font entendre aux échos des airs inconnus comme pour attirer la patrie : ces garnisons meurent et le bruit linit.
Bossuet assistait aux offices du jour et de la nuit. Avant vêpres, l'évêque et le réformateur prenaient l'air. On m'a montré près de la grotte de Saint- Bernard une chaussée embarrassée de broussailles qui séparait autrefois deux étangs. J'ai osé profaner2, avec les pas qui me servirent à rêver René, la digue où Bossuet et Rancé s'entretenaient des choses divines. Sur la levée dépouillée je croyais voir se dessiner les ombres jumelles du plus grand des orateurs et du premier des nouveaux solitaires. (Livre IV.)
[Rancé composa un traité sur les Devoirs de la vie monastique que Bossuet admirait beaucoup. Il recommandait la charité, l'amour de Dieu, si rare parmi les hommes. En même temps, il entretenait une longue correspondance avec des mondains et des mondaines. Plus il vieillissait, plus son austérité augmentait. En 1696, il abandonna la direction de l'abbaye pour redevenir simple religieux.]
Mort de Rancé.
Rancé, apercevant un religieux qui pleurait, lui tendit la main et lui dit : « Je ne vous quitte pas, je vous précède ». Le Tasse avait adressé les mêmes mots aux frères qui l'environnaient à Saint-Onuphre. Rancé demanda d'être enterré dans la terre la plus abandonnée et la plus déserte : sur un champ de bataille où l'on n'entend plus de bruit, on voit sortir du sol les pieds de quelques soldats3.