‹ Morceaux choisisChapitre 53 sur 530 · La brune = l'approche de la nuit · texte numérisé non relu

La brune = l'approche de la nuit

5. S'aventure, mot très pittoresque, marquant le danger cju'il y a pour un malheureux à se risquer au milieu des hommes. Comparez Rousseau (Lettre à M. de Malesherbes), éd.

Mornet, p. 289.

6. Toute cette méditation a inspiré un passage àeîlené, p. 108, mais l'attitude de René est plus hautaine que ne l'est ici celle de

Chateaubriand qui est plus attendrie et plus humaine.

• Se reporter au passage de René et comparer les deux fragments pour justifier ce mot de Sainte-Beuve sur le chapitre Aux Infortunés : « Il est déjà misanthrope, mais encore homme et simple mortel ; le dieu en lui n'a pas commencé ». ^

7. Tout ce chapitre « Aux Infortunés » a visiblement été écrit

Ear un infortuné. Château riand, lorsqu'il composa VEssai à Londres, était dans une épouvantable misère ; il faillit mourir de faim et de froid. Le passage suivant des Mémoires est le vrai commentaire du chapitre cité cidessus :

Cette diète rigoureuse, jointe au travail, échauffait ma poitrine mal de; je commençais à avoir de la peine à marcher et néanmoins je passais les jours et une partie des nuits dehors,

l'essai sur les révolutions

[Il recommande encore de vivre dans la solitude au milieu de la nature et des bois, et d'étudier la botanique (idées de Rousseau) ou encore de lire, le soir, près d'un humble feu, un de ces livres romanesques qui nous attendrissent sur les infortunes imaginaires de héros ou d'héroïnes. Il se révèle disciple de Rousseau, et, en effet, un second trait intéressant de cet ouvrage, c'est l'influence profonde de la philosophie du 189 siècle sur l'esprit de Chateaubriand qui n'est pas encore chrétien.]

J.-J. Rousseau : l'Emile.

Emile est l'homme par excellence, car il est l'homme de la nature. Son cœur ne connaît point les préjugés. Libre, courageux, bienfaisant, ayant toutes les vertus sans y prétendre, s'il a un défaut, c'est d'être isolé dans le monde et de vivre comme un géant dans nos petites sociétés

Ce livre n'est point un livre pratique ; il serait de toute impossibilité d'élever un jeune homme sur1 un système qui demande un concours d'êtres environnants qu'on ne saurait trouver ; mais le sage doit regarder cet écrit de Jean-Jacques comme son trésor. Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire : YEmile en est un.

Je commettrais un péché d'omission impardonnable si je finissais cet article sans parler de l'influence que VEmile a eue sur ce siècle. J'avance hardiment qu'il a opéré une

afin qu'on ne s'aperçût pas de ma détresse. Arrivés à notre dernier shelling, je convins avec mon ami de le garder pour faire semblant de déjeuner.

Nous arrangeâmes que nous achèterions un pain de deux sous, que nous nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la théière, que nous n'y mettrions point de thé, que nous ne mangerions pas le pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quelques petites miettes de sucre restées au fond du sucrier.

Cinq jours s'écoulèrent de la sorte.

La faim me dévorait ; j'étais brûlant, le sommeil m'avait fui, je suçais des morceaux de linge que je trempai3 dans de l'eau, je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulangers, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais ; j'aurais mangé non

seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles.

Le matin du cinquième jour, tombant d'inanition, je me traîne chez Hingant ; je heurte à la porte, elle était fermée ; j'appelle ; Hingant est quelque temps sans répondre ; il se lève enfin et m'ouvre. Il riait d'un air égaré ; sa redingote était boutonnée ; il s'assit devant la table à thé : «Notre déjeuner va venir », me dit-il d'une voix extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang à sa chemise ; je déboutonnai brusquement sa redingote : il s'était donné un coup de canif profond de deux pouces dans le bout du sein gauche. Je criai au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure était dangereuse. {Mémoires d'Outre- Tombe. Première partie. Livre VIII.)

1. Sur = d'après. L'emploi des prépositions n'est pas encore très sûr dans cette première manière de Çhateaubriand.

CHATEAUBRIAND

révolution complète dans l'Europe moderne et qu'il forme époque dans l'histoire des peuples. L'éducation, depuis la implication de cet ouvrage, s'altéra1 totalement en France, et qui change l'éducation change les hommes. Quel dût être l'étonnement des nations lorsque Rousseau, sortant du cercle obscur des opinions reçues, aperçut au delà la lumière de la vérité ; que, brisant l'édifice de nos idées sociales2, il montra que nos principes, nos sentiments même, tenaient à des habitudes conventionnelles, sucées avec le lait de nos mères ; que par conséquent nos meilleurs livres, nos plus justes institutions, n'avaient point encore montré la créature de Dieu ; que nous existions comme dans une espèce de monde factice ! L'étonnement, dis-je, dut être grand lorsque Rousseau vint à jeter parmi ses contemporains abâtardis l'homme vierge de la nature3. (Essai. Deuxième partie, Ghap. XXVI.)

[Après avoir fait l'éloge des philosophes du 18e siècle (ce dont il devait bientôt après faire pénitence), Chateaubriand résume les objections des encyclopédistes contre le christianisme ; il les classe en objections philosophiques, objections historiques, objections contre le dogme, objections contre la discipline. Il étudie ensuite l'état du clergé en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, et il termine son ouvrage par un vigoureux éloge de la liberté, des sauvages, et des paysages américains. Voici une page qui, malgré quelques gaucheries, est déjà d'un grand artiste :]

Nuit chez les sauvages de l'Amérique.

La lune était au plus haut point du ciel ; on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neige ; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses4 de satin blanc, ou se

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