D'UN PASSAGE DE RENÉ
L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie 1 une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait 1 Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords igno- * rés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moimême qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la saison de U migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. »
Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie 1 Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon cœur.
Les Circonstances. — René, le héros du roman, raconte à Chactas sz vie désolée et mélancolique. Il a déjà parlé de sa jeunesse rêveuse, de ses voyages qui l'ont déçu, de ses amitiés
z. Voir ce fragment, p. 170.
EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE
qui l'ont trompé, de son isolement au milieu des hommes, de ses désirs toujours inassouvis. Il fait ici la peinture de ce qu'on a appelé, depuis, le mal du siècle, caractérisé par le dégoût de la vie et les aspirations à l'infini. La scène se passe dans son pays natal où il est rentré, désabusé de tout. Ce pays n est pas désigné, et d'ailleurs cela importe peu ici, puisque le drame est tout intérieur. On notera pourtant que certains mots (par exemple bruyères) éveillent le souvenir de la campagne bretonne oit Chateaubriand passa son enfance. L'histoire de René étant, en partie, l'histoire de l'auteur, on ne s'étonnera pas de trouver ici certaines visions des landes de Combourg, à travers lesquelles le chevalier René de Chateaubriand promenait, vers la seizième année, son humeur inquiète. — La saison décrite ici est l'automne, la saison triste, la saison des orages et des tempêtes, si bien en harmonie avec l'âme orageuse de René. Nous savons que Chateaubriand fut toujours attiré vers elle. Il a écrit dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, et précisément dans le livre où il donne ses impressions de Combourg : « Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi ; le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l'abri des hommes. Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées. (Première partie. Livre III.) »
Impression d'ensemble. — Voici un exemple intéressant de « méditation lyrique » en prose. Chateaubriand est poète par la merveilleuse harmonie de son style, par la richesse et la splendeur des images dont quelques-unes sont symboliques, par l'art avec lequel il groupe ses impressions en des sortes de strophes. Ici nous avons, d'abord les incertitudes de René, puis ses aspirations à un bien inconnu, et, pour terminer, son élan vers l'infini.
h Les incertitudes de René}
Il parle, tout au début, de ses incertitudes. Il ne sait pas ce qu'il veut, il désire toujours autre chose que ce qu'il possède, il se figure qu'il serait plus heureux s'il était autre chose que ce qu'il est.
CHATEAUBRIAND
Un de ces guerriers errant, . . — Souvenir â'Ossian, le célèbre poème anglais traduit en 1777 par Letourneur et dont l'influence fut si profonde sur les imaginations de la fin du 18e siècle et du début du 19e. Dans Ossian, les guerriers errent en effet au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; voici un fragment du poème : « L'automne est sombre sur les montagnes; une brume grise repose sur les collines. On entend sur la bruyère tourbillonner le vent. . . Les feuilles tourbillonnent à la brise, et la tombe du héros en est jonchée. De temps à autre, les ombres de ceux qui sont partis apparaissent en ce lieu, à l'heure où le chasseur pensif se promène seul et à pas lents sur la bruyère. (Ossian, Poème Carric-Thura, trad. Lacaussade, P. 370 »
Pâtre. — Le rêve change d'objet et passe du grandiose au familier, par un procédé antithétique habituel à Chateaubriand. Remarquer aussi les détails réalistes et simples, le feu de broussailles au coin d'un bois, le berger qui réchauffe ses mains. L'auteur observe très bien la vie, comme on peut s'en assurer en lisant ses Mémoires, et beaucoup de traits, dans ses grandes œuvres, sont le fruit de son expérience personnelle. Ce pâtre, il l'a vu dans la campagne de Combourg.
Chants mélancoliques. — Chateaubriand aimait beaucoup les chants populaires. Dans son voyage en Grèce, il écoutait avec plaisir les romances de ses guides. Une chanson entendue en Auvergne lui donna l'air de sa célèbre poésie : « Combien j'ai douce souvenance. . . ». Remarquer le mot mélancoliques : il est très exact. Les chansons vraiment populaires sont des « complaintes», même lorsqu'elles expriment la gaieté. René le constate avec satisfaction, pour prouver la mélancolie de l'âme humaine.
"Notre cœur est un instrument incomplet ... — Voici, pour finir la strophe, la réflexion philosophique après le tableau. C'est le procédé habituel de l'auteur. Plus haut, René raconte ses promenades avec sa soeur et l'éveil de leur vocation poétique et il conclut : « Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies ». Ailleurs, il décrit les ruines des grandes cités, des palais et des mausolées et il termine ainsi : ce Force de la nature et faiblesse de l'homme ! un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux que tous ces morts, si puissants, ne soulèveront jamais ! »
Une lyre. — Les poètes romantiques ont souvent comparé l'âme à une lyre. Lamartine surtout a usé, et même un peu abusé de cette image.
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