II. — Les aspirations à un bien inconnu
Jusqu'ici la rêverie restait précise ; elle avait un objet déterminé, encore qu'inaccessible. Mais l'imagination de René ne peut pas longtemps se contenter du réel. Elle part du réel pour désirer autre chose, sans pouvoir d'ailleurs définir ce qui la contenterait. Elle ne se fixe à rien de sérieux, elle joue avec toutes les formes que lui prête l'univers.
Je m'égarais. — Très expressif. René va sans but, au hasard. Sa promenade réelle ressemble aux promenades de sa fantaisie. Chateaubriand, à Combourg, errait à l'aventure à travers les landes bretonnes.
De grandes bruyères. — Ce sont les bruyères de la campagne bretonne que Chateaubriand a décrites dans ses Mémoires d'Outre- Tombe, « des bruyères guirlandées de bois »; et ce sont aussi les bruyères des paysages décrits dans Ossian.
Qu'il fallait peu de chose ! . . . C'est bien la joie et aussi le tourment de René. Il rêve trop aisément. La rêverie, dont il attend l'apaisement, excite sa mélancolie au lieu de l'endormir.
Une feuille séchée, etc. — Tous les détails de cette phrase sont en effet des plus ordinaires : une feuille, un peu de fumée, une
roche, un étang Et pourtant ils suffisent à éveiller et à
mettre en branle l'imagination de René. Mais dans quel sens? et vers quel but ? Il ne le dit pas, parce qu'il ne le sait pas. Plus haut, il regardait des feuilles de saule emportées au cours d'un ruisseau et il s'amusait à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Ici, la feuille séchée est emportée par le vent, on ne sait où ; et l'imagination de René part à sa suite.
Une cabane dont la fumée. . . — La fumée qui s'échappe d'une chaumière éveille, dans les imaginations saines, des idées précises et consolantes. Tantôt, comme dans le vers de Virgile
Et jam summa procul villarum culmina fumant.
(Eglogues, I, 83.)
«Et déjà au loin la fumée s'élève du toit des chaumières», c'est l'annonce du soir, et la poésie du foyer domestique après le travail du jour. Tantôt, c'est le détail familier par où s'ex*
CHATEAUBRIAND
prime le regret de la patrie absente. Ulysse, éloigné d'Ithaque, Souhaite de revoir la fumée de sa maison. Du Bellay écrit dans les Regrets que lui inspire à Rome le souvenir de son Anjou •
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée 1
Et Lamartine, dans Milly ou la Terre natale, évoque « dans son brillant exil » qu'était pour lui l'Italie le décor familier de son pays natal :
Chaumière, où du foyer étincelait la flamme, Toit que le pèlerin aimait à voir fumer.. .
Rien de pareil dans René. La fumée qui se perd dans l'espace l'emporte avec elle vers des horizons inconnus.
Dépouillée, et plus loin flétri. — Toujours la même impression de désolation dans le paysage comme dans l'âme.
Ou le jonc flétri murmurait. — Ce dernier mot qui arrête brusquement la phrase marque le repos, le silence de ce paysage désolé où l'on n'entend que le murmure du vent et le léger bruit des joncs agités.
Le clocher solitaire. — Avec l'étang, c'est encore un détail du paysage de Combourg. La première fois que Chateaubriand arriva à ce vieux manoir, il remarqua ceci, au sortir des bruyères : « Nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade ; les tours d'un château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant. {Mémoires, Première partie, Livre IL) » Remarquer le mot solitaire. Ce clocher qui se dresse isolé est l'image de l'isolement de René, et c'est pourquoi René se tourne vers lui avec sympathie.
Les oiseaux de passage. — Autre souvenir de Combourg. En automne, Chateaubriand s'intéressait à la migration des oiseaux. Il regardait partir les hirondelles et arriver les oiseaux du nord, poules d'eau, canards sauvages qu'il allait chasser avec sonpère. Ce qui n'est qu'indiqué ici a été décrit dans le Génie du Christianisme : « Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en silence un ciel mélancolique. S'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique environné d'étangs et de forêts,
EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE
c'est là qu'ils se préparent à descendre : ils attendent la nuit et font des évolutions au-dessus des bois. Aussitôt que la vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent tout à coup sur les eaux qui retentissent. (Génie du Christianisme : Migration des Oiseaux.) » Mais ici, dans René, il n'y a pas de description. Tout se passe dans l'âme de René et ces oiseaux l'intéressent moins pour eux-mêmes que par les rêveries qu'ils suscitent en lui.
Je me figurais les lords ignorés, .. — Voilà un des traits les plus significatifs de l'âme romantique : le rêve de pays lointains et merveilleux, où tout doit être plus beau que dans nos climats. Notez que René ne précise pas, qu'il ne désigne pas, par exemple, l'Orient. Sa rêverie lui plaît d'autant mieux qu'elle est plus vague. Il ne sait pas où les oiseaux l'emmèneraient ; l'essentiel serait qu'ils pussent l'emmener.
Un voyageur, — On surprend Chateaubriand en plein travail d'arrangement symbolique. S'il regrette de ne pas pouvoir partir avec ces oiseaux, ne serait-ce pas la preuve que l'instinct de migration est le plus fort de tous ceux qui poussent l'âme humaine? On voit comment l'image, assez banale, de l'homme, voyageur sur cette terre, se renouvelle ici par ce rapprochement avec les oiseaux. René étouffe dans son horizon trop borné et voudrait partir ailleurs.
La saison de ta migration. — Migration est amené et préparé par ce qui précède. Mais quelle est cette migration ? Les « bords ignorés, les climats lointains » où les oiseaux entraîneraient René ne lui suffiraient pas encore. Car cela serait encore trop borné pour ses désirs. Après l'échappée dans l'espace, qui traverse un instant son imagination, il évoque la migration définitive, cette mort qui lui révélera des horizons inconnus aux yeux humains et sans doute illimités.
Vent de la mort, et plus loin : tu déploieras ton vol. — Images préparées par ce qui précède. C'est du symbolisme, par analogie avec les vents de l'automne qui amènent les oiseaux migrateurs.