Entre Calais et Paris
5. Il insiste sur les résultats barbares de cette Révolution qui lui parait n'avoir répandu sur la France que misères et que ruines.
CHATEAUBRIAND
abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait que quelques ; troncs équarris sur lesquels jouaient des enfants1. On voyait \ des murs d'enclos ébréchés, des églises abandonnées dont t les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des | cimetières sans croix, des saints sans tête et lapidés dans leurs niches2. Sur les murailles étaient barbouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies : Liberté, Egalité, \ Fraternité, ou la Mort. Quelquefois, on avait essayé d'effacer | le mot Mort, mais les lettres noires ou rouges reparaisi saient sous une couche de chaux. Celte nation, qui semblait ; au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme j ces peuples sortant de la nuit de la barbarie et de la destruction du moyen âge.
\ En approchant3 de la capitale, entre Ecouen et Paris, les }< ormeaux n'avaient point été abattus ; je fus frappé de ces ) belles avenues itinéraires4 inconnues au sol anglais. La \ France m'était aussi nouvelle que me l'avaient été autrefois ï les forêts de l'Amérique. Saint-Denis était découvert5, les i fenêtres en étaient brisées ; la pluie pénétrait dans ses nefs verdies et il n'avait plus de tombeaux ; j'y ai vu, depuis, ! les os de Louis XVI, les Cosaques, le cercueil du duc de
I Berry et le catafalque de Louis XV11I
j C'était un dimanche : vers trois heures de l'après-midi, \ nous entrâmes à pied dans Paris par la barrière de l'Etoile, ï Nous n'avons pas une idée aujourd'hui de l'impression que \ les excès de la Révolution avaient faite sur les esprits en ; Europe, et principalement parmi les hommes absents de | France pendant la Terreur ; il me semblait, à la lettre, que S j'allais descendre aux enfers6. . . J'ouïs, à mon grand éton-
1. Antithèse entre la destruction et la jeunesse, entre la désolation du paysage et l'indifférence des enfants.
2. Détails exacts. Le vandalisme révolutionnaire s'attaqua aux églises et détruisit beaucoup de sculptures.
3. Règle : Tandis qu'aujourd'hui le sujet d'une proposition subordonnée, injinitive ou participe, doit être le même que le sujet de la principale, dans l'ancienne syntaxe, plus libre, le sujet pouvait être différent :
Ai-je mis dans sa main le timon de Pour le conduire . . . [l'Etat (= pour qu'il le conduise).
La fortune vient en dormant = {quand on dort) ! dans cette expression l'ancien usage a subsisté, ainsi que dans : L'appétit vient en mangeant, etc. Cf.GEouzET..., Gr. Fr., § 446.
4. Itinéraire est ici employé comme adjectif : il s'agit des routes pareilles à des avenues.
5. Sur cette désolation de Saint- Denis, voir le Génie du Christianisme, p. 134.
6. L'angoisse s'aggravait pour Chateaubriaud de ce qu'il était rentré en France sous le faux nom deLassagne, les lois contre les émigrés n'étant pas toutes abrogées.
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME 83
nement1, en entrant dans les Champs-Elysées, des sons de violon, de cor, de clarinette et de tambour. J'aperçus des bastringues où dansaient des hommes et des femmes ; plus loin, le pàlais des Tuileries m'apparut dans l'enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers : quant à la place Louis XV, elle était nue ; elle avait le délabrement, l'air mélancolique et abandonné d'un vieil amphithéâtre2; on y passait vite ; j'étais tout surpris de ne pas entendre des plaintes ; je craignais de mettre le pied dans un sang
dont il ne restait aucune trace
Cependant, le monde ordonné3 commençait à renaître ; on quittait les cafés et la rue pour rentrer dans sa maison ; on recueillait les restes de sa famille, on recomposait son héritage en en rassemblant les débris, comme, après une bataille, on bat le rappel et l'on fait le compte de ce que l'on a perdu. Ce qui demeurait d'églises entières se rouvrait ; j'eus le bonheur de sonner la trompette à la porte du temple4. On distinguait les vieilles générations républicaines qui se retiraient, des générations impériales qui s'avançaient. Des généraux de la réquisition, pauvres, au langage rude, à la mine sévère et qui, de toutes leurs campagnes, n'avaient remporté que des blessures et des habits en lambeaux, croisaient les officiers brillants de dorure de l'armée consulaire. L'émigré rentré5 causait tranquillement avec les assassins de quelques-uns de ses proches. Tous les portiers, grands partisans de feu M. de Robespierre; regrettaient les spectacles de la place Louis XV, où. l'on coupait la tête à des femmes qui, me disait mon propre concierge de
1. Il est certain que les années qui suivirent la Terreur amenèrent, par réaction, beaucoup d'orgies et une véritable folie de plaisirs. Chateaubriand, qui vivait sur les souvenirs de la Terreur, ne s'y attendait pas.
2. Image très réaliste et très exacte. Chateaubriand ne déteste pas les mots expressifs ou populaires. (Cf. un peu plus haut bastringues, bals de cabarets ou de guinguettes). Il s'agit de la place actuelle de là Concorde, où avaient lieu les exécutions pendant la Révolution.