III. — L'élan vers V infini
C'est ici l'extase suprême de René. La réalité est complètement abolie autour de lui. Il est perdu dans l'infini. Il ne sent plus ni la pluie ni le vent. A la voix qui lui semble venir du
CHATEAUBRIAND
ciel, il répond par un cri d'impatience et de désir : « Levez-vous vite. . . », magnifique apostrophe de mélancolie et d'ennui.
Dans les espaces d'une autre vie. — Est-ce le sentiment chrétien qui s'exprime ici? Il ne semble pas, malgré les apparences. Cette autre vie, René ne la définit pas. Il croit sentir qu'elle sera autre que celle qu'il mène ici- bas, et riche en sensations nouvelles. Cela lui suffit : il ne précise pas. De même, lorsqu'il se compare à un voyageur, il utilise le langage chrétien, mais il le détourne de son sens.
Je marchais à grands pas, etc. — C'est ce qui arriva réellement à Chateaubriand, pendant son séjour à Combourg, dans ce que lui-même a appelé ses années de délire : « Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents... je m'appuyais contre le tronc d'un hêtre... je ne sentais ni le froid ni l'humidité de la nuit ». {Mémoires, Première partie, Livre III.)
Le vent sifflant dans ma chevelure. — Comme un guerrier d'Ossian. René aime les « attitudes ». Plus haut, il s'évoque à la bouche de l'Etna, ailleurs sur un rocher au bord de la mer, dans une attitude pensive et mélancolique.
Enchanté, tourmenté... — Aveu précieux. René est -il heureux? est-il malheureux? On ne le sait pas et il ne le sait pas. La mélancolie qu'il décrit ici fait à la fois sa joie et sa tristesse. Il jouit de son imagination et il en souffre. Il savoure la volupté d'être si différent des hommes et d'évoquer d'incomparables visions, et il est désespéré de sentir le rêve toujours inférieur à ses désirs et de retomber en pleine réalité, l'âme inassouvie. C'est la conclusion morale de cette confession.
Le Style. — La beauté de ce passage n'est pas seulement dans les sentiments et dans les images. Elle apparaît aussi dans l'enchantement du style, dans la magie des mots et des tours. Et il ne suffirait pas de signaler que la phrase se déroule avec harmonie, qu'elle chante à l'oreille : car on en pourrait dire autant de n'importe quelle page de Chateaubriand. Il y a en outre une mélodie très particulière, par où s'exprime la mélancolie et l'exaltation de René.
D'abord les imparfaits, qui reviennent presque à chaque ligne, marquent par leur répétition et par leur lenteur la monotonie et l'ennui de cette existence. 11 en est de même des sons traînants : tempêtes, fantômes, broussailles, pâtre, bruyères, chêne-,
EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE
solitaire, etc., qui, par leur accumulation, produisent une impression de langueur. Les substantifs en ée, les participes passés au féminin (cf. dans la même phrase : feuille séchée, fumée, dépouillée, écartée), en obligeant la voix à traîner d'une façon assourdie, ajoutent encore à cet effet de pesante lassitude.
Dans la première strophe le rythme est coupé : L'automne me surprit.., j'entrai avec ravissement,.. Tantôt f aurais voulu... tantôt f enviais. C'est la peinture des incertitudes de René. Parfois même la période est comme hésitante, allongée en incidentes et en complétives. « J'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé..., (cf. de même la phrase suivante). Les phrases enfin semblent séparées par des silences, comme si René voulait marquer par là son indécision et ses hésitations.
La seconde strophe commence sur le même rythme lent et fatigué : « Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! » Mais, peu à peu, grandit l'exaltation de René. Son aspiration à ce bien inconnu qu'il recherche sans le connaître se marque en des phrases de plus en plus pressantes. C'est d'abord l'énumération des objets auxquels il accroche ses rêves, une feuille, une cabane, un peu de fumée, de la mousse, une roche, un étang. La phrase majestueuse qui suit donne, il est vrai, une impression de grandeur, de hauteur, puisqu'elle dépeint l'élévation du clocher solitaire et le vol des oiseaux à travers l'espace ; mais la répétition du mot souvent est comme un appel de l'âme anxieuse de René. Et voici de nouveau les phrases précipitées : Je me figurais. . . , f aurais voulu. . . , un secret instinct. . . , je sentais. . . , jusqu'à l'apostrophe de la voix céleste qui est une réponse à la muette interrogation de René.
Et c'est brusquement le cri « Leve%-vous vite, orages désirés... » suivi d'une phrase morcelée, haletante, saccadée, où s'entassent les détails descriptifs, où les adjectifs (enchanté, tourmenté, possédé) se précipitent, se pressent les uns contre les autres, comme si cette marche hâtive de René, qui répond à l'exaltation de son âme, était le commencement de son départ et de sa migration définitive.
Conclusion. — Ce passage nous révèle donc une des formes de la misère de René et de sa solitude morale, la lassitude de la vie et du réel, les aspirations à un bien inconnu dont « l'instinct » le poursuit, le désir ardent d'un autre monde où il serait plus heureux. Sa plainte a retenti à travers tout le romantisme, et, par exemple, chez Lamartine, dans le poème l'Isolement,
CHATEAUBRIAND
dont les deux dernières strophes suivent de très près le passage de Chateaubriand et reproduisent jusqu'à l'élan de la fin :
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague oojet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons l
11 y a cependant certains traits que Ton n'a pas empruntés à Chateaubriand et qui définissent le ton de ce passage de René. C'est d'abord, dans son ennui, une majestueuse grandeur, une recherche des nobles attitudes, des puissants symboles, et, par endroits, cette volupté dans le malheur par où s'exprime l'orgueil d'une misère très distinguée. Et c'est encore l'art avec lequel il utilise une partie de ses impressions d'enfance et de ses visions de jeunesse, pour traduire d'une façon concrète les agitations de son héros. Il y a toujours lieu de rechercher ainsi, dans les descriptions de Chateaubriand, la manière dont il a utilisé ses souvenirs et dont il s'est, jusqu'à un certain point, confondu avec ses personnages.
Fig. 2. — Saint-Malo. - Chambre où est né Chateaubriand.
On remarquera l'ameublement de l'époque, le style Louis XV. - Sur la naissance de Chateaubriand, cf. p. 29.
Première Période AVANT L'APOLOGIE DU CHRISTIANISME
L'œuvre expliquée par Faulêur.
LES ANNÉES DE JEUNESSE (1768-1391) (D'après les Mémoires <V Outre-Tombe.)
[Le fond de Chateaubriand c'est l'orgueil, et surtout l'orgueil de la souffrance, le sentiment d'être supérieur et même unique par ses misères, la certitude d'être l'élu du malheur et d'avoir été choisi entre tous les hommes pour d'exceptionnelles mélancolies. Cette disposition morale, il prétend la justifier par les moindres détails de sa première enfance et par divers incidents du jour de sa naissance : ]
Je viens au monde1.
La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est aujourd'hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer2 qui s'étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J'eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J'étais presque mort quand je vins au jour.
1. A moins d'avertissement contraire, les titres des extraits seront toujours les titres mêmes de Chateaubriand. Ceux qui ne sont pas de Chateaubriand seront encadrés.