‹ Morceaux choisisChapitre 9 sur 530 · Voilà la première appari · texte numérisé non relu

Voilà la première appari

tion de cette mer, la grande enchanteresse, qui ne cessera de hanter son imagination. C'est sur la plage de Saint-Malo, avec le joyeux compagnon Gesril, qu'il passa les meilleures heures de son enfance.

CHATEAUBRIAND

j Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris : on m'a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire1. 11 n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher

i sur lequel je suis né2, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil,

) le frère infortuné3 qui me donna un nom que j'ai presque

| toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées. En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua4 à Plancoët, joli

| village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe... Ma nourrice se trouva stérile : une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau,

\ Notre-Dame de Nazareth et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu'à l'âge de sept ans. Je n'avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front5. (Mémoires d'Outre-

\ Tombe. Première partie. Livre Ier.)

[ Avec cela, Chateaubriand avait de l'esprit, et nous en verrons maint exemple. Il a donné d'amusants tableaux de son enfance, qui ne fut pas toujours mélancolique. A sept ans, on le conduisit chez sa grand'mère, à Plancoët. Voici une piquante description d'une société de province : ]

î Plancoët.

< Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l'Abj baye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse \ sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine | entourée de saules. Mme de Bedée ne marchait plus, mais à l cela près, elle n'avait aucun des inconvénients de son âge :

1 . Rien n'est plus normal qu'une tempête à Saint-Malo. Si Chateaubriand n'a pas imaginé cette coïncidence, il l'a dramatisée à l'excès.

2. Il dit plus loin, dans la description de sa ville : «Saint-Malo n'est qu'un rocher ».

3. Jean-Baptiste de Chateaubriand, plus tard petit-gendre de Malesnerbes, et exécuté avec celui-ci le 22 avril 1794.

4. Remarquer lesexpressions infligea la vie, traîné dans le malhear, premier exil, on me relégua. Chateaubriand est une victime des nommes, de la nature et des dieux.

5. Voici la rançon de l'orgueil, l'apparition de la mélancolie.

Elle ne s'explique point par ces petites disgrâces de la vie, car elle leur est antérieure. Elle explique qu'il les ait remarquées et dramatisées.

LES ANNÉES DE JEUNESSE

J c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l'air

| grand1, les manières belles et nobles, portant des robes à

I plis à l'antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous

\ le menton2. Elle avait l'esprit orné, la conversation grave,

\ l'humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, M11* de

j Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Gelle-

I ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, rail-

, leuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel

< comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s'était consolée en célébrant ses amours, car elle était poêle. Je me souviens de l'avoir souvent entendue

! chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle

j brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apo-

\ logue qui commençait ainsi :

Un épervier aimait une fauvette Et, ce dit-on 3, il en était aimé,

| ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La | chanson finissait par oe refrain :

Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ? Ture lure.

i Que de choses dans ce monde finissent comme les amours

\ de ma tante, ture, lure !

> Ma grand'mère se reposait sur sa sœur des soins de la

\ maison. Elle dînait4 à onze heures du matin, taisait la

| sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas

\ des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où

\ elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-

| enfants. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ;

\ aujourd'hui, elle est une charge5. A quatre heures, on repor-

\ tait ma grand'mère dans son salon ; Pierre, le domestique,

\ mettait une table de jeu; MUo de Boisteilleul frappait avec

1. Ne s'emploierait plus de même. On dit plutôt aujourd'hui d'une personne qu'elle a grand air.

2. C'était l'époque (entre* 1770 et 1780) où les coiffures des élégantes étaient si compliquées, si hautes et si encombrantes qu'elles ne permettaient pas aux femmes de s'asseoir dans leurs voitures, mais les obligeaient à se tenir à genoux. La simple coiffe de dentelle, bien surannée, était tout à fait province.

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