L'admiration de Chateaubriand est, ici, vraiment puérile
suprême ; le premier besoin qu'il manifeste est le besoin de Dieu1 ! Que Milton est sublime dans ce passage ! Mais se fût-il élevé à ces pensées s'il n'eût connu la religion de Jésus-Christ ? (I, 3)
[Puis il montre que le christianisme, en obligeant l'homme à se replier sur lui-même et à connaître les mystères de son cœur, a porté à sa perfection dans l'épopée, dans le théâtre, dans le roman, la peinture des caractères. Son procédé de démonstration consiste dans les parallèles. 11 prend les principaux caractères (les époux, le père, la mère, la fille), et, à propos de chacun d'eux, il oppose une œuvre moderne et chrétienne à une œuvre antique et païenne.]
La Fille. — Iphigénie
Iphigénie et Zaïre 2 offrent, pour le caractère de la Jille, un parallèle intéressant. L'une et l'autre, sous le joug de
i. Voici le passage auquel Chateaubriand vient de faire allusion (je cite d'après la traduction de Chateaubriand). C'est au livre VI II du Paradis perdu.
Adam raconte ses premières impressions à l'archange Raphaël :
Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée, que par ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité. Droit vers le Ciel, je tournai mes yeux étonnés et contemplai quelque temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que, levé par une rapide et instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforçant d'atteindre là, et je me tins debout sur mes pieds.
Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux, des plaines rayonnantes au soleil et une liquide chute de ruisseaux murmurants ; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se mouvaient, qui marchaient ou volaient, des oiseaux gazouillant sur les branches : tout souriait ; mon cœur était noyé de joie et de parfum.
Je me parcours alors moi-même et, membre à membre, je m'examine et quelquefois je marche et quelquefois je cours avec des jointures flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit ; mais qui j'étais, où j'étais, par
quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai de parler et sur-le-champ je parlai ; ma langue obéit et put nommer promptement tout ce que je
voyais.
Toi, soleil, dis-je, belle lumière ! et toi, terre éclairée, si fraîche et si riante 1 vous, collines et vallées, vous, rivières, bois et plaines, et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites, dites si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suisje ici ? Ce n'est pas de moi-même ; c'est donc par quelque grand créateur prééminent en bonté et en pouvoir.
Dites-moi comment je puis le connaître, comment l'adorer, celui par qui je me meus, je vis et sens que je suis plus heureux que je ne le sais ?
2. Iphigénie à Aulis, pièce du poète grec Euripide; le sujet en est connu. — Zaïre, tragédie de Voltaire, dont le sujet est le suivant : Lusignan, descendant des rois de Jérusalem, fait prisonnier par le sultan, rencontre dans le palais de ce dernier une jeune fille, Zaïre, en qui il reconnaît sa fille. Celle-ci, élevée de-
fiuis longtemps chez les infidèes est musulmane : son père la fait revenir à la foi chrétienne.
Zaïre cherche à sauver les chrétiens prisonniers, bien qu'elle aime le sultan.
LB GÉNIE DU CHRISTIANISME
l'autorité paternelle, se dévouent à la religion de leur pays. Agamemnon, il est vrai, exige d'Iphigénie le double sacrifice de son amour et de sa vie1, et Lusignan ne demande à Zaïre que d'oublier son amour ; mais pour une femme passionnée, vivre et renoncer à l'objet de ses vœux, c'est peut-être une condition plus douloureuse que la mort. Les deux situations peuvent donc se balancer quant à l'intérêt naturel : voyons s'il en est ainsi de l'intérêt religieux.
Agamemnon, en obéissant aux dieux, ne fait, après tout, qu'immoler sa fille à son ambition2. Pourquoi la jeune Grecque se dévouerait-elle à Neptune3 ? N'est-ce pas un tyran qu'elle doit détester ? Le spectateur prend parti pour Iphigénie contre le Ciel. La pitié et la terreur s'appuient donc uniquement, dans cette situation, sur l'intérêt naturel; et si vous pouviez retrancher la religion de la pièce, il est évident que l'effet théâtral resterait le même.
Mais dans Zaïre, si vous touchez à la religion, tout est détruit. Jésus-Christ n'a pas soif de sang ; il ne veut que le sacrifice d'une passion. A-t-il le droit de le demander, ce sacrifice? Eh! qui pourrait en douter? N'est-ce pas pour racheter Zaïre qu'il a été attaché à une croix, qu'il a supporté l'insulte, les dédains et les injustices des hommes, qu'il a bu jusqu'à la lie le calice d'amertume? Et Zaïre irait donner son cœur et sa main à ceux qui ont persécuté ce Dieu charitable? à ceux qui, tous les jours, immolent les chrétiens l à ceux qui retiennent dans les fers ce successeur de Bouillon, ce défenseur de la foi, ce père de Zaïre ! Certes, la religion n'est pas inutile ici, et qui la supprimerait anéantirait la pièce4
Nous pourrions maintenant chercher dans le sujet d'Iphigénie traité par Racine les traits du pinceau chrétien5 ;