‹ Morceaux choisisChapitre 83 sur 530 · Son amour pour Achille · texte numérisé non relu

Son amour pour Achille

2. Ce n'est pas exact. Agamemnon obéit aussi à sa foi, c.-à-d.

à l'ordre des dieux.

3. Il s'agit d'assurer à la flotte grecque un heureux départ. De là le sacrifice à Neptune, dieu de la mer. -

4. Sans doute il y a plus de religion dans Zaïre que dans Iphigénie. La religion est le point de départ de la pièce grecque ; elle est la condition de la pièce française. Mais cela ne prouve nullement que le rôle d'Iphigénie, en tant que fille} soit moins touchant chez Euripide que chez

Voltaire. Chateaubriand oublie de montrer ce qu'il y a d'émouvant dans cette obéissance d'Iphigénie à son père, alors que sa jeunesse se révolte contre la mort, alors que son âme ne comprend pas bien la nécessité religieuse d'un pareil sacrifice.

5. On a souvent comparé les deux pièces, celle d'Euripide et celle de Racine. Chateaubriand se place au point de vue de la beauté spéciale que donne à chaue pièce le rôle d'Iphigénie, et 'Iphigénie considérée comme tille. Et il conclut à la supériorité de la pièce française.

106 CHATEAUBRIAND

mais le lecteur est sur la voie de ces études, et il peut la suivre : nous ne nous arrêterons plus que pour faire une

observation.

Le père Brnmoy1 a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie Ja frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé selon la nature que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée2. L'observation est bonne en soi; mais ce que le père Brumoy n'a pas vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la fille chrétienne. Son père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la morale3. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belie poésie, qui agrandit les objets et aime un peu l'exagération4. La fille d'Agamemnon, étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage qu'Iphigénic pleurant son trépas5. Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touchent : il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche Jles pleurs qu'on versait pour elle''. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut ; il veut surtout admirer : il a en soi-même un élan vers une beauté inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine7.

La religion chrétienne est si heureusement formée, qu'elle est eile-même une sorte de poésie, puisqu'elle place les caractères dans le beau idéal : c'est ce que prouvent nos martyrs chez nos peintres, les chevaliers8 chez nos poètes,

1. Le P. Brumoy, savant jésuite (1688-1742), auteur d'un Théâtre des Grecs (1730), souvent traduit et réimprimé.

2. * Etudier, pour préciser ce jugement, la pièce de Racine (acte IV, se. 4).

3. C'est inexact. Il y a dans la résignation d'Iphigénie, en même temps qu'une politesse mondaine, l'obéissance très aristocratique au chef de la famille.

Rien de spécialement chrétien dans tout cela. Dire que, chez Racine, le Ciel a parlé, e'est très équivoque; car, de quel ciel s'agit-il ? Lvt comment peut-on dire qif Iphigénie est chrétienne?

4. C'est la théorie de ce qu'on a appelé, de ce que Chateaubriand appelle lui-même plus bas Je beau idéal dans l'art. L'ar-

j chéologue Quatremèrede Quincy, le philosophe V. Cousin en furent les défenseurs les plus ardents pendant la première moitié du 19e siècle.

5. Contestable. Les deux situations sont également belles et dramatiques. — Davantage que est d'une langue douteuse.

6. Admettons -— ce qui n'est pas prouvé — qu'il en soit toujours ainsi. Il resterait à démontrer que si l'Iphigénie de Racine est stoïque, c'est par christianisme.

7. C'est la théorie platoni cienne, fondement du spiritualisme, cme Chateaubriand dè«

î tourne ici dans un sens chrétien.

8. Remarquer ce réveil de la chevalerie coïncidant avec le ré-

i veil du christianisme.

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME

etc. Quant à la peinture du vice, elle peut avoir dans le christianisme la même vigueur que celle de la vertu, puisqu'il est vrai que le crime augmente en raison du plus grand nombre de liens que le coupable a rompus1. Ainsi les muses qui haïssent le genre médiocre et tempéré, doivent s'accommoder infiniment d'une religion qui montre toujours ses personnages au-dessus ou au-dessous de l'homme. (II, 8.)

[Après les caractères, Chateaubriand aborde l'étude des passions, pour prouver qu'ici encore il y a eu progrès dans l'art par suite des modifications apportées par le christianisme. La séparation des caractères et des passions est un peu subtile. Disons que, par caractères, Chateaubriand entend plutôt les sentiments résultant des rapports naturels et sociaux des hommes entre eux — et, par passions, les sentiments exaltés, souvent sans objet, souvent très vagues, qui torturent l'âme. Ici, il étudie surtout l'amour. Il célèbre — naturellement — la Phèdre de Racine en qui il voit (et ceci peut se soutenir) non pas un caractère antique, mais une chrétienne réprouvée ; il admire Paul et Virginie. Il conclut en montrant que le christianisme a favorisé cet état de l'âme troublant, mais infiniment poétique, qu'il appelle le « vague des passions ».]

Du vague des passions 2 .

Il reste à parler d'un état de l'àme qui, ce nous semble, n'a pas encore été bien observé : c'est celui qui précède le développement des grandes passions, lorsque nos facultés jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des passions augmente ; car il arrive alors une chose fort triste : le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments, rendent habile sans expérience. On est

1. Ainsi donc — et voilà la conclusion de la partie qui intéresse les caractères — Chateaubriand estime que le christianisme a renouvelé la peinture du vice et de la vertu. Sa discussion est évidemment un peu subtile et tendancieuse. Ce qu'il y a de plus vrai dans tout cela, c'est sa phrase sur le christianisme qui est une sorte de poésie.

Page 1