Un des chapitres les plus im
portants du livre. C'est la définition de la mélancolie moderne et du mal du siècle que Chateaubriand rattache à l'influence chrétienne. — Le roman René a été présenté par Chateaubriand comme l'illustration de ce chapitre. Et en effet on pourra vérifier plus loin par les extraits du roman les idées qui sont indiquées ici. Cf. pp. 168 et
CHATEAUBRIAND
détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse, l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite, avec un cœur plein, un monde vide, et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout1.
L'amertume que cet état de l'âme répand sur la vie est incroyable ; le cœur se retourne et se replie en cent manières pour employer des forces qu'il sent lui être inutiles. Les anciens ont peu connu cette inquiétude secrète, cette aigreur des passions étouffées qui fermentent toutes ensemble : une grande existence politique, les jeux du gymnase et du Champ-de-Mars, les affaires du forum et de la place publique, remplissaient leurs moments, et ne laissaient aucune place aux ennuis du cœur2.
D'une autre part, ils n'étaient pas enclins aux exagérations, aux espérances, aux craintes sans objet, à la mobilité des idées et des sentiments, à la perpétuelle inconstance, qui n'est qu'un dégoût constant3 : dispositions que nous acquérons dans la société intime des femmes. Les femmes, indépendamment de la passion directe qu'elles font naître chez les peuples modernes, influent encore sur les autres sentiments. Elles ont dans leur existence un certain abandon qu'elles font passer dans la nôtre ; elles rendent notre caractère d'homme moins décidé, et nos passions, amollies par le mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d'incertain et de tendre4.
1. Première cause du vague des passions: l'opposition entre l'imagination et la réalité, le contraste entre les rêves et l'expérience. L'âme ne trouve rien autour d'elle qui la satisfasse et soupire après un bien inconnu (influence de la civilisation).
2. Cette deuxième cause est bien exagérée. Si les anciens menaient une vie active, ils avaient aussi leurs tristesses. La mélancolie sans objet et sans fondement n'a pas été ignorée des Grecs ni des Romains. Musset a raillé les romantiques qui prétendaient avoir inventé la mélancolie.
Quoi! disions-nous, Sapho expirante, Platon regardant le ciel, n'ont pas ressenti quelque tristesse ?. . . Le beau Narcisse, couché dans les roseaux, n'était point malade de quelque dégoût
des choses de la terre? (Lettres de Dupuis et Cotonet, Première lettre.)
3. Antithèse entre inconstance et constant. Cf. la célèbre phrase de La Rochefoucauld «La constance en amour n'est qu'une inconstance perpétuelle. . . »
4. Troisième cause : la société des femmes qui amollissent nos énergies, etdéveloppenten nous une perpétuelle inconstance, si bien que nous ne pouvons nous fixer a rien de certain ni de solide et que nous en restons aux désirs et aux aspirations chimériques.—Mais comment se fait-il alors que les époques où la société des femmes a été particulièrement goûtée (par ex. le il* siècle) soient justement celles où la mélancolie n'a guère été connue? Ici Chateaubriand se fait visiblement l'écho de certaines idées affirmées par Mmo de
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
Enfin les Grecs et les Romains, n'étendant guère leurs regards au delà de la vie et ne soupçonnant point des plaisirs plus parfaits que ceux de ce monde, n'étaient point portés comme nous aux méditations et aux désirs par le caractère de leur culte. Formée pour nos misères et pour nos besoins, la religion chrétienne nous offre sans cesse le double tableau des chagrins de la terre et des joies célestes, et par ce moyen elle fait dans le cœur une source de maux présents et d'espérances lointaines, d'où découlent d'inépuisables rêveries1. Le chrétien se regarde toujours comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes et qui ne se repose qu'au tombeau. Le monde n'est point l'objet de ses vœux, car il sait que Vhomme vit peu de jours et que cet objet lui échapperait vite.
Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent en eux ce dégoût des choses de la vie2. L'invasion des Barbares y mit le comble, et l'esprit humain en reçut une impresssion de tristesse et peut-être même une teinte de misanthropie qui ne s'est jamais bien effacée. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Mais de nos jours, quand les monastères ou la vertu qui y conduit ont manqué à ces âmes ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu
Staël dans sa Littérature (1800).
Mme de Staël y disait entre autres choses que, si les Grecs n'avaient pas connu les passions ni la mélancolie, c'est que leur société ne faisait aucune place aux femmes.