‹ Morceaux choisisChapitre 85 sur 530 · Quatrième cause : le christianisme qui a détourné nos · texte numérisé non relu

Quatrième cause : le christianisme qui a détourné nos

Î^eux du présent et du réel pour es diriger vers Vinfini. Il en est résulté d'une part le sentiment de l'exil sur la terre, d'autre part l'attente d'un bien inconnu et les inépuisables rêveries.

Cette raison en elle-même est discutable. Le vrai chrétien n'est pas mélancolique puisqu'il est affermi dans la certitude de sa foi ; il n'éprouve pas le vague des passions puisqu'il sait ce qu'il attend et il espère. — Mais il est juste d'ajouter que, pour les àme3 mobiles, à demi chré-

tiennes, c'est-à-dire chrétiennes par sentiment plus que par conviction, le christianisme a pu, en effet, favoriser la rêverie mélancolique. Voir plus loin la fin de René, p. 170. Voir aussi Lamartine, à la fin de VIsoiement :

Sur la terre d'exil pourquoi resté-je [encore ?

2. Comparer la définition de la mélancolie moderne dans M™* de Staël :

Ces limites qui resserrent douloureusement notre cœur, une émotion vague, un sentiment élevé les fait oublier pendant quelques instants ... Le dégoût de l'existence, quand il ne porte pas au découragement, peut inspirer de grandes beautés de sentiment. . . A l'époque où nous vivons, la mélancolie est la véritable inspiration du talent, (De la littérature.

des hommes1. Dégoûtées par leur, siècle, effrayées par leur religion, elles sont restées dans le monde sans se livrer air monde ; alors elles sont devenues la proie de mille chimères ; alors on a vu naître cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un cœur solitaire2. (III, 9.)

[Après avoir analysé la poétique du Christianisme dans ses rapports avec les hommes, Chateaubriand l'étadie dans ce qu'il appelle « les rapports avec les êtres surnaturels ». Et d'abord, il montre que le christianisme, en ruinant la mythologie des anciens, a rendu à la nature sa vraie grandeur et a par conséquent renouvelé le sentiment de la nature.]

Que la mythologie rapetissait la nature.

On ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens3 eussent manqué d'yeux pour voir la nature et de talent pour la peindre si quelque cause puissante ne les avait aveuglés. Or, cette cause était la mythologie qui, peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le Christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes4 pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie5. Les déserts ont pris sous notre

t. Raison historique (cinquième) : la Révolution, en dispersant les couvents, a rendu à la vie du monde bien des âmes qui en avaient perdu Phabitude et s'y sont trouvées désemparées.

C'est très vraisemblable. Mais Chateaubriand n'eut pas besoin d'avoir passé par les couvents pour éprouver ce sentiment. Et que d'autres avec lui !

2. Pour le commentaire de cette phrase, voir René : tout le roman est le développement de cette pensée du Génie. Et d'ailleurs, l'épisode de René se plaçait primitivement ici, formant le quatrième livre de la deuxième partie du Génie.

3. Chateaubriand rend hommage aux anciens au moment où il va les condamner. C'est

u'il goûtait, en effet, la poésie es Grecs et des Romains ; et

il a fallu toute la nécessité de démontrer sa thèse (supériorité du christianisme) pour lui faire renier ce qu'il admirait dans le secret de son cœur.

* Vérifier cela sur plusieurs pages du Génie.

4. Satyres, nymphes ; ce sont, dans la mythologie, les divinités des forêts et des fontaines (ou des fleuves).

Page 1