‹ Morceaux choisisChapitre 86 sur 530 · Comparer ces réflexions de Mme de Staël · texte numérisé non relu

Comparer ces réflexions de Mme de Staël

La religion chrétienne ... a fait disparaître ce cortège d'imagination qui environnait l'homme aux portes du tombeau. La nature, que les anciens avaient peuplée d'êtres protecteurs, qui habitaient les forets et les fleuves et présidaient à la nuit comme au jour, la nature est rentrée dans sa solitude, et l'effroi de l'homme s'en est accru.

(De la Littérature.)

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME

cnlte un caractère plus triste, plus grave, plus sublime : le dôme des forêts s'est exhaussé ; les fleuves ont brisé leurs petites urnes1 pour ne plus verser que les eaux de l'abîme du sommet des montagnes ; le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature 2.

Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers ; au lieu de ces accidents de lumière qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra3.

Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes d'Elore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades ; Priape était là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les zéphyrs menait des danses éternelles. Des sylvains et des naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse reproduits ; nous ne voulons point

chasser les tritons de l'empire des eaux,

Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux. .

Mais, enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'àme? Qu'en résulte-t-il pour le cœur? Quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui ! Libres

\. Les fleuves étaient représentés sous la figure de divinités tenant des urnes d'où sortait la source (voir encore nos allégories modernes, en peinture et en sculpture).

2. Ne pourrait-on pas soutenir aussi, en sens inverse, que pour certains poètes chrétiens, Dieu entrevu dans l'univers a masqué en quelque sorte la vue de la nature ?

3. C'est un peu injuste : en particulier les Grecs, habitants d'un pays de lumière, n'ontils pas été sensibles autant que personne à ces « accidents de lumière » dont parle Chateaubriand ? L'opéra que Chateau-

briand prend ici pour symbole eut un grand succès au 18e siècle et au début du 19° pour sa machinerie.

4. Taygète, montagne voisine de Sparte; Sperchius, fleuve de Thessalie ; Ménale, montagne d'Arcadie ; Orphée, poète légendaire (l'histoire d'Orphée et d'Eurydice est très connue) ; Elore, fleuve à l'est de la Sicile ; Vertumne, dieu de l'automne :

Priape, divinité des jardins. Le3 faunes,sylvains, dryades étaient des divinités des bois, et les naïades, les nymphes des rivières ; les tritons, au buste d'homme terminé en poisson, habitaient la mer. Les deux vers cités sont de Boileau (Art poétique III, 221).

CHATEAUBRIAND

de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion, semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées1.

Pénétrez dans ces forêts américaines aussi vieilles que le monde2 : quel profond silence dans ces retraites quand les vents reposent ! quelles voix inconnues quand les vents viennent à s'élever ! Êtes-vous immobile, tout est muet ; faites-vous un pas, tout soupire. La nuit s'approche, les ombres s'épaississent : on entend des troupeaux de bêtes sauvages passer dans les ténèbres ; la terre murmure sous vos pas ; quelques coups de foudre font mugir les déserts ; la forêt s'agite, les arbres tombent, un fleuve inconnu coule devant vous. La lune sort enfin de l'Orient; à mesure que vous passez au pied des arbres, elle semble errer devant vous dans leur cime et suivre tristement vos yeux. Le voyageur s'assied sur le tronc d'un chêne pour attendre le jour; il regarde tour à tour l'astre des nuits, les ténèbres, le fleuve ; il se sent inquiet, agité, et, dans l'attente de quelque chose d'inconnu, un plaisir inouï, une crainte extraordinaire font palpiter son sein comme s'il allait être admis à quelque secret de la Divinité : il est seul au fond des forêts, mais l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de la nature et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu'une seule pensée de son cœur3.

Oui, quand l'homme renierait la Divinité4, l'être pensant,

1. Ici encore, Chateaubriand est injuste en affirmant que les descriptions des poètes antiques ne laissent rien ni pour la pensée ni pour le cœur.

* Discuter ces idées de Chateaubriand et, en particulier, rechercher : i<> s'il est vrai que les anciens, en dehors de la mythologie, n'aient pas connu le sentiment de la nature ; 2° si la mythologie, là où elle apparaît, rapetisse la nature ; 3° si le christianisme a toujours favorisé le sentiment de la nature.

2. Voici de nouveau l'image à l'appui de l'idée : nous y gagnons une nouvelle nuit d'Amérique (voir plus haut, p. 100, Deux perspectives de la nature).

3. Très belle phrase, ample, grave, harmonieuse. Mais, au point vue de l'idée, elle ne se lie

pas très bien à l'ensemble de la discussion. Si la pensée de l'homme va plus loin que les solitudes de la terre et si elle s'élève jusqu'à Dieu, ne peuton en conclure que la nature favorise le sentiment religieux, au lieu que ce soit la religion qui favorise le sentiment de la nature ?

4. Chateaubriand suit l'idée du paragraphe précèdent et, en y insistant, il découvre une raison de justifier encore plus sa thèse. Même si l'être pensant et solitaire ne croit plus en Dieu, il doit reconnaître que le christianisme a rendu service aux hommes en dépeuplant la nature de ses déités. Il s'est établi comme une harmonie entre le vide de l'univers et la mélancolie de l'âme moderne.

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME

sans cortège et sans spectateur; serait encore plus auguste au milieu des mondes solitaires que s'il y paraissait environné des petites déités de la fable ; le désert vide aurait encore quelques convenances avec l'étendue de ses idées, la tristesse de ses passions et le dégoût même d'une vie sans illusion et sans espérance.

Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature1. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes ? Qui ne s'est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné ? Il faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée2; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité des mers3, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur. (IV, 1.)

[Enfin Chateaubriand montre la haute valeur des livres sacrés et de l'Ecriture; et si l'on songe que, pour tous les romantiques de la première génération, la Bible fut le livre de chevet, on comprendra combien sa critique fut, sur certains points, excellente et féconde.]

Parallèle de la Bible et d'Homère4.

Un hôte se présente-t-il chez un prince dans Homère, des femmes et quelquefois la fille même du roi conduisent l'étranger au bain. On le parfume, on lui donne à laver5

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