‹ Morceaux choisisChapitre 92 sur 530 · Règle : II se faut entr'aider, p. 39, n · texte numérisé non relu

Règle : II se faut entr'aider, p. 39, n

4. Méditation habituelle à Chateaubriand lorsqu'il évoque le passé. Cf. plus loin ses voyages, par exemple, dans Yltinéraire, le fragment Sparte.

5. Il y a aussi, en Grèce, les ordres dorique et ionique qui ne peuvent s'expliquer ainsi. Ces théories sur l'origine de l'architecture sont fort aventureuses.

CHATEAUBRIAND

mes piliers du vieux style égyptien représentent le sycomore, le figuier oriental, le bananier et la plupart des arbres gigantesques de l'Afrique et de l'Asie.

Les forêts des Gaules ont passé à leur tour dans les temples de nos pères, et nos bois de chênes ont ainsi maintenu leur origine sacrée1. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages, qui appuient les murs et Unissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l'église gothique ; tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères de la divinité. Les deux tours hautaines plantées à l'entrée de l'édifice surmontent les ormes et les ifs du cimetière, et font un effet pittoresque sur l'azur du ciel2. Tantôt le jour naissant illumine leurs têtes jumelles, tantôt elles paraissent couronnées d'un chapiteau de nuages, ou grossies dans une atmosphère vaporeuse. Les oiseaux eux-mêmes semblent s'y méprendre et les adopter pour les arbres de leurs forêts : des corneilles voltigent autour de leur faîtes et se perchent sur leurs galeries. Mais tout à coup des rumeurs confuses s'échappent de la cime de ces tours et en chassent les oiseaux effrayés. L'architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en imiter les murmures, et au moyen de l'orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique jusqu'au bruit des vents et des tonnerres, qui roulent dans la profondeur des bois. Les siècles, évoqués par ces sons religieux, font sortir leur antique voix du sein des pierres, et soupirent dans la vaste basilique : le sanctuaire mugit comme l'antre de l'ancienne Sibylle; et, tandis que l'airain se balance avec fracas sur votre tête, les souterrains voûtés de la mort se taisent profondément sous vos pieds3. (I, 8.)

1. La comparaison qui va suivre entre les forêts et les cathédrales est de toute beauté. Gomme symbole c'est parfait. Mais il ne s'ensuit pas que la forêt ait inspiré aux artistes les cathédrales gothiques. Celles-ci sont sorties peu à peu de la basilique romane, par une série de transformations et de perfectionnements.

2. Il admire beaucoup la beauté décorative et mystique de ces églises du moyen âçe qui lui semblent bien supérieures aux

églises modernes copiées surles temples grecs. Il dit de l'église de la Madeleine :

On aura beau bâtir des temples grecs bien .élégants, pour rassembler le bon peuple de saint Louis et lui faire adorer un Dieu métaphysique, il regrettera toujours ces Notre-Dame de Reims et de Paris, ces basiliques toutes moussues, toutes remplies des générations des décédés et des âmes de ses pères.

3. * Etudier le style et le ton de -ce passage : montrer la couleur du tableau et le caractère symbolique de la dernière partie, i

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME

[Dans la littérature, Chateaubriand étudie l'inspiration chrétienne chez les philosophes et les orateurs et la beauté qu'elle a communiquée à leurs oeuvres. Voici deux portraits vigoureusement dessinés : ]

Pasoal.

Il y avait un homme qui à douze ans, avec des barres et des ronds1, avait créé les mathématiques ; qui à seize ans avait fait le plus savant traité des coniques qu'on eût vu depuis l'antiquité ; qui à dix-neuf réduisit en machine une science qui existe toute entière sans l'entendement2 ; qui à vingt-trois ans démontra les phénomènes de la pesanteur de l'air et détruisit une des grandes erreurs de l'ancienne physique3, qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aperçut de son néant et tourna ses pensées vers la religion; qui depuis ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort4 ; enfin, qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie et jeta sur le papier des pensées5 qui tiennent autant du dieu que de l'homme : cet effrayant génie se nommait Biaise Pascal.

Il est difficile de ne pas rester confondu d'étonnement lorsqu'en ouvrant les Pensées du philosophe chrétien on tombe sur les six chapitres où il traite de la nature de l'homme6. Les sentiments de Pascal sont remarquables surtout par la profondeur de leur tristesse7 et par je ne sais quelle immen-

1. C'est ainsi que Pascal enfant appelait les lignes et les cercles.

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