‹ Morceaux choisisChapitre 10 sur 226 · Du Pontavice de Heussey, Op. ! 4. Ibid., p · texte numérisé non relu

Du Pontavice de Heussey, Op. ! 4. Ibid., p

'■ i ô. Cf. aussi Delécluze, Op. cil.

26 HONORK DE BALZAC

l'erine dans une solitude complète. » Il est à fond de cale? — Lisez la suite : « Néanmoins il se prépare une g^rande aft'aire pour moi dans une impression complète de mon œuvre avec vignettes, etc., et appuyée sur une combinaison piquante et attrayante pour le public. C'est de donner un intérêt dans une tontine créée avec une portion des bénéfices, au profit des souscripteurs, divisés en classes, par âges... Ainsi Ton aurait un magnifique ouvrage,... et la chance de trente mille francs de rente pour avoir souscrit ». Le voilà voguant sur la barque des illusions revenues. Mais on sent bien qu'il y a ici un miracle de volonté, et que, là, ce n'est plus l'imagination qui égare l'esprit : c'est l'esprit qui se forge à luimême les chimères dont il sait qu'il a besoin pour ne pas succomber.

Son énergie.

Car il est temps de le dire, la vie de Balzac a bien été, sans engouement, un chef-d'œuvre d'énergie. Ce grand illusionniste n'est pas de l'espèce des mous, qui attendent le succès ; il s'est jeté à corps perdu au plus fort du danger. C'est un perpétuel surmené. Ici, toute la correspondance témoigne, et il faudrait la faire comparaître toute entière. Elle est pleine de cris de triomphe, d'angoisse, de défi, qu'on ne simule pas ; — et d'un bout à l'autre, c'est le même accent, plus amer à mesure que la vie passe, mais toujours avec des réveils de juvénile allégresse. Rien du stoïcisme de Michelet, qui puisait des forces dans la tristesse ; rien non plus de ce ton d'anathème, qui fait ressembler l'éternelle lamentation de Lamennais, et son infatigable prophétie, aux éclats d'une rancune presque folle contre le siècle. Jusqu'au bout, il reste avide de vivre, il veut sa part entière de vie, il s'acharne à liquider le passé pour commencer vraiment à vivi'e sa vie. En at-| tendant, il se condamme aux travaux forcés de la littérature : à, M°" Carraud, 2 juillet 1832 : « Je suis un galérien de plume et d'encre ». En février 1833 : « Je suis enfoncé dans im travail exorbitant. . . Je me couche à six heures du soir ou sept heures, comme les poules ; on me réveille à une heure du matin, et je travaille jusqu'à huit heures ; je dors encore une heure et demie ; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur, et je m'attelle à mon fiacre jusqu'à quatre heures; je reçois, je prends un bain ou je sors, et après dîner je me couche ». Au milieu de ses travaux, il lui faut rasséréner sa mère, au moins aussi tourmentante que dévouée, et qui n'a jamais su comprendre que les œuvres d'art ne se font pas à l'aune ; il faut, bon gré mal gré, écouter les attaques de la presse, calmer les créanciers qui

impatientent, payer les intérêts, se disputer avec les imprimeurs ; les directeurs de Revues qui chicanent sur les honoraires, parce lie ses corrections d'auteurs, innombrables, absorbent une part Il bénéfice escompté ; il faut enfin se tirer du dédale d'une procétire qui se complique indéfiniment de nouveaux désastres. En 134, à Laure, de Sache, en Touraine, où il se repose un peu : « Il y longtemps que, les angoisses et moi nous nous sommes mesu- :s ! Je les ai domptées, je les dompterai encore ». Déjà, la nature fléchit. Il passe par de profonds abattements, ientôt, le café ne donnera plus d'excitation à son cerveau. Le dociir Nacquart le menace d'une attaque. Mais il a foi en son étoile : Mes meilleures inspirations ont toujours brillé aux heures d'exêmes angoisses ; elle veut donc luire encore ! » Et en effet, c'est

moment de Séraphita, de La Femme de trente ans, du Père Goriot. s sentiment même de son héroïsme le soutient ; il étale sa force, . il en a encore plus qu'il n'en étale : « Je suis comme sur un îamp de bataille », dit-il à sa mère, en 1834 ; et à sa sœur, en ;lobrc 1835 : « Pourquoi ma mère a-t-elle pris de la tristesse ? Je (uffrirai encore, il est vrai ; mais enfin je triompherai, et, dans

combat, il faut marcher et ne pas s'attendrir ». Il lui arrive ', en 35, de travailler vingt-quatre heures de suite. Admettons qu'il ait de l'exagération dans ses comptes ; on ne sait que trop qu'il ait passé maître en additions de fantaisie, et il y paraît le jour i il écrit à M°" Ilanska : « Je dors cinq heures, ce qui me donne ngt et une heures et demie de travail par jour. » Il faudrait être en processif pour en conchirc que Balzac nous en impose, et que ate dramatique peinture de son labeur d'écrivain fait partie d'une ise en scène. Aurons-nous le courage, ou la frivolité de sourire, 1 lisant dans une lettre à M"' Carraud, du 25 décembre 1835 2 ; Jamais le torrent qui m'emporte n'a été plus rapide ; jamais une uvre plus majestueusement terrible n'a commandé le cerveau imain. Je vais, je vai§ au travail comme le joueur au jeu (A. Sairus 3 dira : « comme Curtius s'est jeté dans son gouffre ») ;... irriverai tué ». Non, respectons plutôt cette conscience exaltée ; son œuvre, et rendons-lui grâce : sans elle il aurait capitulé. Dans cette tragique dispute avec le destin, il prend des forces irtout où il en trouve. Un jour sur son Album, il fait le compte ;s grands rois qui furent les élèves du malheur, et des grands >mmes qui ne furent que de pauvres diables. Cependant M"' anska se plaint de n'avoir pas assez de lettres ; elle lui demande le justification serrée de ses journées. Il a 16,000 francs à payer 1 quarante jours, le 23 août 1835 : « De pareils tours de force

1. Voir A VEtrang'tre, juillet 1833. | plusieurs romans de Balzac.

2. On trouvera dans les Notices des 3. Voir ici p. 400. le résumé de dicatious sur le labeur nécessité par | Albert Savarus.

veulent des prodiges, c'est comme les campagnes d'Italie i ». La Fleur des Pois (Le Contrat de Mariage) lui coûte soixante-dix nuits de travail. Là-dessus, nouvelle grande défaite, celle qu'il appelle sa Bérézina* : il est encore ruiné, des procès l'accablent; les attaques de la Presse deviennent perfides ; c'est un haro général. De graves inquiétudes de famille, — un frère bon à rien et qui fait de graves sottises, un beau-frère qui ne réussit pas, — brochent sur le tout. F^nfin, coup suprême, INI"' de Berny meurt. Il est près de succomber ; un instant, il pense à disparaître, à quitter la France ; mais un sursaut d'énergie le relève ^. En trois nuits, il écrit La Vieille Fille, en trois jours, il fait cinquante feuillets des Illusions perdues. C'est « son Brienne, son Champaubert, son Montmirait ». Et toujours, au milieu des courses innombrables, de l'écheveau des affaires à démêler, des torrents d'épreuves à revoir, M"' Hanska, l'idole, de son empyrée d'amour, au lieu de rayons célestes, lui envoie des pierres.

Pendant vingt ans, c'est la même tension ; en 1844 : « J'imaginais que le paradis allait succéder à l'enfer de mes seize années de labeur, continuant la plus infernale jeunesse qui ait jamais été infligée à un être vivant. Aujourd'hui, j'ai plus encore à travailler que l'année dernière... Je m'affaiblis de jour en jour à continuer cette existence de forçat ; mais la féroce envie que j'ai de payer les cinquante mille francs de dettes me soutient. »

Ne nous demandons pas s'il n'aurait pas pu avec un peu plus d'ordre, et en achetant moins de bibelots coûteux, arranger ses affaires sans tant de peines. Sans doute, quoi qu'il en ait pensé, il n'était pas le plus grand financier de l'époque. Mais outre qu'il faut bien prendre les gens de génie comme ils sont, — quitte à plaindre la famille où ils sont nés, — ce que nous avons à retenir pour le moment c'est l'immense énergie de Balzac; et la voilà constatée.

Sa nature d'esprit.

Et maintenant qu'était son intelligence?

Il serait étonnant, qu'à travers cette existence emportée, il eùi gardé une parfaite sérénité intellectuelle. INIais nous comprenons que dans une vie traquée, bousculée, trépidante, la tyrannie d( l'imagination puisse rester féconde. Dans un cerveau harcelé d( soucis, enfiévré par le sentiment d'un danger permanent, et d'aill

1. On voit que le souvenir de Napoléon le hante. Cf. ici p. 139, n. 1. — Il voyait quatre fortes t&tes au 19» siècle :

Napoléon, Cnvier, O'Connell, — et lui

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