Article cité
3. Voir Crozlan, Op. cit., et Vérou, Mémoires d'un Bourgeois de Paris.
Comédie humaine, et les neuf mille à venir, qui, à 25 francs par tète, doivent rapporter 350,000 francs.
Ici, ce n'est plus vanité, c'est méfe^alomanie ; et il faut bien dire que Balzac fut un mégalomane.
L'impulsif.
Mais, pour faire un mégalomane accompli, outre un vaniteux il faut un impulsif, un homme à emportements, une volonté de domination capable d'aller jusqu'à la tyrannie. Et Balzac a tout cela. Il est impulsif à souhait. Dans l'ardeur de sa juste colère contre les libraires contrefacteurs, il bondit un jour chez un libraire du Palais-Royal, brise un carreau, pour avoir ime occasion de s'expliquer. Le Journal des Ecoles l'attaque grossièrement : il jette feux et flammes, écrit une lettre comminatoire, annonce qu'il met la justice eu branle. Brusquement, il n'y pense plus. Ses boutades contre ses confrères sont plaisantes ; le mal qu'il en dit est à la mesure du bien qu'il professe de lui-même. Il est vrai qu'il a quelquefois des raisons d'être exaspéré par des succès de mauvais aloi qui éclipsent les siens'. Paul de Kock se vend instantanément à trois mille exemplaires. Sainte-Beuve, méchjimment, suppute la vente d'Eugène Siie, et afl'ecte de le traiter comme l'égal de Balzac. Mais les plus grands ne sont pas épargnés ; Hugo, Lamartine, G. Sand, qui pensèrent et qui dirent tant de bien de lui, il les a tous abîmés quelque part, au moins dans ses lettres. Il avait certes des haines véhémentes, et il est aussi coupable de petites iniquités. C'est le point faible, la tare de l'homme de lettres. ÎV'écoutons pas Paul Lacroix, lorsque, pour expliquer le compte-rendu sévère donné de ses Deux Fous par Balzac, il le déclare jaloux d'un succès obtenu sans charlatanisme. Mais il est bien dans la note de ses propos habituels sur Hugo, qu'il l'ait appelé « le Maître Jacques de l'école romantique » ; et je ne crois pas que Werdet mente, quand il rapporte ses sorties contre les jeunes, aujourd'hui bien inconnus : Bcrgounioux, Michel Reymond, etc. : « Vous, des littérateurs ! jeune homme, savez-vous avec qui vous dînez? avec les maréchaux de lettres !» — Ce n'est pas pour le plaisir de montrer, comme dirait Sainte-Beuve, les loupes et les verrues sur un beau visage, ce n'est pas pour satisfaire « une curiosité oblique » que j'insiste sur ces taches. C'est pour être vrai. Gozlan a parlé lui aussi des accès de haine « sanguine » et maladroite de cet impulsif génial ; et, bien qu'il fût ici, probablement, l'instrument d'une
1. C'orref2'OHdaiictfj 1. 3'JO ; à l'L'Ira/i'jire, I, 374, etc.
coterie que Balzac avait blessée à jamais, il a justement noté son incohérence dans ses rapports avec la Société des Gens de Lettres, cette lettre à l'ag-ent central où «l'idée, d'abord si fiére et presque matamore, divague, fléchit, est prête à tomber en dissolution. » Et pour être justes, il nous faut bien admettre aussi que Balzac fut, avec ses éditeurs, le moins commode, le plus fantaisiste, le plus inconsistant des prometteurs qui aient jamais traversé le monde de la librairie.
Joignez à cela sa susceptibilité, son égoïsmc de grand artiste, aux prises avec l'idée et la dette, et qui cherche à tirer flèche de tout bois, à pressurer et exploiter les cerveaux des ses amis, à les mettre en coupes réglées ; imaginez ces convocations où l'on était censé se rendre pour collaborer à une œuvre toute tracée, et où il ne manquait qu'une idée directrice, — ces séances de travail à vide trop pareilles aux fameux dîners de Jardies, pour lesquels, sous peine de mourir de faim, chaque invité devait, au dernier moment, aller faire le marché,— rappelez-vous la légende de ce pauvre diable de Lassailly, rendu fou par Balzac après quelques semaines de labeur forcé, diurne et nocturne : c'est de tout cela, de ces réels défauts et de ces simples inconséquences, de cet égoïsme , candide et de ces volcaniques éruptions d'humeur, de ces hauts et bas de fortune, et de cette mystérieuse vie où les périodes tapageuses alternaient avec les saisons de claustration, qu'est née la légende de l'immoralisme balzacien, d'une sorte de pantagruélisme, | gâté par de trop fréquentes accointances avec Panurge. j
L'imaginaire.
Ainsi se fit aussi sa réputation d'imaginaire : elle n'a que trop' de fondement. Sa puissance d'illusion est invincible. Ce grand' vaniteux, ce mégalomane, cet emporté est un visionnaire. Il a des' idées fixes. Il lui en faut toujours une en train; il les use vite,' mais il en invente toujours ; et ce qui talonne sa force d'invention, ' c'est la dette, souveraine implacable de cette existence effrénée. ' C'est elle, c'est la harcelante pensée de la vaincre, qui le lance dans ces affaires si connues qu'on ne veut plus les rappeler : exploitation de forêts de chênes-lièges en Pologne, de minerai d'argent en Sardaigne, d'ananas à Sèvres. Et c'est elle qui trans- ' forme en un talisman cette bague verte que M. de Humboldt I avait reconnue comme Tanneau d'Ali, cousin de Mahomet ; réalisée, elle devait donner des galiotes d'or, — expertise faite, ce fut de la verroterie. Tout esprit critique l'abandonne alors : il est tout imagination.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE 2o
Il l'est encore quand il rêve l'avenir. Sur les murs nus de son pparlement, rue Gassini, des inscriptions au charbon Indiuent, ici un Véronèse, là un Carlo Dolci. Il offre à Arsène [oussaye •, venu déjeuner avec son appétit de dandy et d'éphèbe, n menu fantastique comme une dînette d'enfants : les assiettes, 'argile, seront de porcelaine irisée, — le pain supplée aux mets ■s plus rares, et les représente. Il parle à Sandeau d'un cheval lanc de la plus illustre origine, dont il veut lui faire cadeau; uelques jours après, il lui demande s'il est content de cette noble ête, qui n'a jamais existé que dans sa cervelle. Faut-il ajouter qu'il croit à ses personnages plus qu'aux êtres Ivants ? Et rappeler qu'à Sandeau encore, à peine revenu d'aupès de son père qui avait failli mourir, Balzac faisait soudain îlte réflexion : « Tout cela est bel et bien ! Mais revenons à la jalité. Parlons d'Eugénie Grandet. »
Ge qu'il vaut mieux dire maintenant, c'est que toutes ses tiimères furent pour lui des consolations et des sources d'énergie, ►n'importe qu'il ait cru que son thé, son précieux thé, avait été Lieilli au clair de lune par la fille d"un empereur de Ghine « aux ngles longs et rougis de carmin », et transporté à Moscou, par 'étranges chemins de caravanes, à travers les lamasseries du hibet ! Et qui dira ce qu'il y a, en toutes ces histoires, de fanlisie dont les autres furent encore plus dupes que lui-même : Tout cela est-il vrai, Balzac ? lui demandait le général de ommereul en 1828 au milieu a'une improvisation romanesque. — as un mot de vrai'^ ! « — Mais ce qui nous instruit, c'est que la limère lui rende supportables tous ses déboires et ses chutes, race à elle, il rebondit tout de suite. C'est au lendemain du cataclysme» de Vautrin^ qu il découvre dans ses noyers des irdies une source d'immenses revenus. Cet homme aux abois lit bonne contenance : il croit à son destin. Il lit Quinola à Odéon^; à la stupeur du Comité, après le quatrième acte, il éclarf que le cinquième n'est pas fait : en sortant, il a déjà ublié cet accident, toute difficulté s'est évanouie: et il a avec le irecteur, Lireux, un entretien abracadabrant sur la future remiére de Quinola : un triomphe ! Les chevaliers de Saint-Louis împliront le parterre, les pairs seront à l'orchestre, etc. s. Mais surtout, voyez-le dans ses admirables lettres ; par exemple, ; 5 juillet 1837, à M""= Hanska : « Non seulement je n'ai pas clos abîme des misères, mais je n'ai pas clos non plus le gouffre des fifaires. J'ai tant de fois espéré que je me suis lassé comme je ous le disais. Je suis en proie à un dégoiit profond et me ren-