C'est le mot de Bias : «Vivre
avec nos amis comme s'ils devaient un jour être nos ennemis. »
3. Balzac admirait Molière, dont il s'est constamment souvenu. Et il propose ici, du Misanthrope,\inQ'\x\ierçvè\.9.iioTa. intéressante et fort acceptable.
2i2 HONORÉ DE BALZAC
charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles; or, les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui ne voit dans chacun de ses membres que des organes ; peut-être d'ailleurs a-t-elle raison, la nature condamne à mort les êtres imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la femme sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter contre une force aveugle, à faire triompher l'intelligence du cœur sur la brutalité de la matière. Mais la société, plus marâtre que mèi'e, adore les enfants qui ilaltent sa vanité'.
« Quant au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence ainsi par être la dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos sentiments partagés, gardez-le pour la femme et pour Dieu. N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations de la politique des trésors en échange desquels ils vous rendront des verroteries-. Vous devez croire la Aoix qui vous commande la noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas vous prodiguer inutilement ; car, malheureusement, les hommes vous estiment en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre valeur. Pour employer une image qui se grave en votre esprit poétique, que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a dit un homme de cette époque : « N'ayez jamais de zèle ! » Le zèle elïleure la duperie ; il cause des mécomptes; vous ne trouveriez jamais au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre : les rois^, comme les femmes, croient que tout leur est dû. Quelque triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point l'âme. Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où leurs fleurs
1. * Etudier en ce passage la clémence d'esprit d'une femme, jointe à un sens très ferme des rigueurs de la vie : « Douceur de cœur avec sévérité d'esprit. »
(Verlaine).
2. INI"' de Beauséant disait à Rastignac dans Le Père Goriot :
« Si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. « Il y a moins d'àpreté, mais trop encore, dans le pessimisme de M°" de IMortsauf. La vie est un acte de con-
fiance, de générosité. Comment faire tout son devoir, si l'on songe sans cesse à se réserver ?
Tous ces préceptes de clôture (jioli me tangere) ont cependant leur valeur. Chacun a son sanctuaire, ce que G. Sand appelait sa « pagodine intérieure. « Louons Balzac d'avoir voulu sauver l'aristocratie morale.
3. N'oublions pas qu'en effet ces conseils visent le monde de la Cour. Ce n'est pas à dire qu'ils n'aient plus de sens dans une société démocratique!
soient passionnément admirées, où l'artiste rêvei'a presque amoureusement au chef-d'œuvre. Les devoirs, mon ami, ne sont pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce qui plaît. Un homme doit aller mourir froidement pour son pays, et peut donner avec bonheur sa vie à une femme.
« Une des règles les plus importantes de la science des manières est un silence presque absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelc[ue jour, déparier de vous-même à des gens de simple connaissance ; entretenez-les de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos affaires ; vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué; puis, l'ennui venu, si la maîtresse du logis ne vous intei-rompt poliment, chacun s'éloignera sous des prétextes habilement saisis. Mais voulez-vous grouper autour de vous toutes leurs sympathies, passer pour un homme aimable et spirituel, d'un commerce sur ; entretenez-les d'eux-mêmes, cherchez un moyen de les mettre en scène', même en soulevant des questions en apparence inconciliables avec les individus; les .fronts s'animeront, les bouches vous souriront, et, quand vous Serez parti, chacun fera votre éloge. Votre conscience et la voix du cœur vous diront la limite où commence la lâcheté des llatteries, où Unit la grâce de la conversation.
« Encore un mot sur le discours en public. Mon ami, la jeunesse est toujours encline à je ne sais quelle promptitude de jugement qui lui fait honneur, mais qui la dessert; de là venait le silence imposé par l'éducation d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès des grands un stage pendant lequel ils étudiaient la vie; car, autrefois, la Noblesse, comme l'Art, avait ses apprentis, ses pages dévoués aux maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui, la jeunesse possède une science de serre chaude, partant tout acide, qui la porte à juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits; elle tranche avec le iil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez pas ce travers. Vos arrêts seraient des censures qui blesseraient beaucoup de gens autour de vous, et tous pardonneront moins peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous donneriez publiquement-. Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils ne connaissent rien de la vie ni de ses diflicultés. Le vieux critique est bon et doux, le jeune critique est implacable; celui-ci ne sait rien, celui-là sait tout Je vous connais assez pour être sûre