L'INTERDICTION
I^'œuviH* explifiiiée.
[Originairement (voir Pensées, Sujets, Fragments, publiés par E. Crépet, p. 128), Balzac voulait peindre «le vrai magistrat, — justiim et tetiacem, — qu'un grand seigneur ne peut corrom- -)x& ni par ses dîners, ni par peur. — Une affaire minime, mais 3Ù il y déployera les plus hautes vertus. — Tontes les choses qui mt été omises dans la vie de campagne groupées autour du juge, de "affaire elle-même. — Figure de garde champêtre. — Le maître :orrompu. »
Ainsi, toujours hanté par le sujet des Paysans (voir ici p. 441 sqq,), il songeait à faire du juge Popinot le pendant du Médecin ie Campagne.
A l'exécution, le sujet se transforma ; il garde des affinités avec Le Médecin, il fait prévoir L'Envers de VHistoire contemporaine voir ici p. 411 sqq.). Mais il réside surtout dans l'analyse d'un ras de parfaite probité professionnelle, unie à l'extrême bonté du cœur, et à la finesse malicieuse de l'esprit. Popinot a le génie de la bienfaisance.]
Analyse et E:x.ti*alts
[La scène est à Paris. M"' d'Espard, une « lionne», a introduit une requête pour faire interdire son mari, lequel Ta quittée, depuis plusieurs années, pour se consacrer à l'éducation de ses fils, loin de l'influence corruptrice de leur mère. D'ailleurs il a découvert que sa fortune provenait de spoliation, et, pour restituer ces biens mal acquis à leurs légitimes propriétaires (fiescendants de négociants huguenots dépouillés en 1685), il a entrepris un immense ouvrage, sur la Chine, dont il escompte le profit. La marquise d'Espard travestit la conduite de son mari ; elle veut le faire passer pour fou. Le juge Popinot, malgré la comédie que lui joue la grande dame, et les grâces qu'elle met en œuvre pour le séduire, saura reconnaître en M. d'Espard une victime de sa femme.
Nous donnons seulement le portrait de M. Popinot, comme un exemple de la manière réaliste de Balzac ; ici, elle touche à la caricature. A force de s'élcigner de la convention romanesque, qui donne aux êtres doués d'un beau caractère un extérieur décent, on peut trouver que Balzac donne dans l'affectation contraire. Les belles âmes n'habitent pas toujours une guenille sordide. Mais ce portrait est si intense d'expression
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qu'il faut le citer ; — et à tout prendre rextrcme contention d'esprit engendre assez souvent la négligence corporelle'.]
Un juge.
Voici le croquis de ce personnage que Aoulait séduire la brillante marquise d'Espard :
En qualité de magistrat, M. Popinot était toujours vêtu de noir, costume qui contribuait à le rendre ridicule aux yeux des gens habitués à tout juger sur un examen superficiel. Les hommes jaloux de conserver la dignité qu'impose ce vêtement doivent se soumettre à des soins continuels et minutieux ; mais le cher M. Popinot était incapable d'obtenir sur lui-même la propreté puritaine qu'exige le noir. Son pantalon, toujours usé, ressemblait à du voile, étofTe avec laquelle se font les robes d'avocat, et son maintien habituel finissait par y dessiner une si grande quantité de plis, qu'il s'y trouvait par places des lignes blanchâtres, rouges ou luisantes qui dénonçaient une avarice sordide ou la pauvreté la plus insoucieuse. Ses gros bas de laine grimaçaient dans ses souliers déformés. Son linge avait ce ton roux contracté dans l'armoire par un long séjour, et qui annonçait en feu Madame Popinot la manie du linge ; suivant la mode flamande, elle ne se donnait sans doute que deux fois par an l'embarras d'une lessive. L'habit et le gilet du magistrat étaient en harmonie avec le pantalon, les souliers, les bas et le linge. Il avait un bonheur constant dans son incurie, car, le jour oii il endossait un habit neuf, il l'appropriait à l'ensemble de sa toilette en y faisant des taches avec une inexplicable promptitude. Le bonhomme attendait que sa cuisinière le prévînt de la vétusté de son chapeau pour le renouveler. Sa cravate était toujours tordue sans apprêt, et jamais il ne rétablissait le désordre que son rabat de juge avait mis dans le col de sa chemise recroquevillé. Il ne prenait aucun soin de sa chevelure grise, et ne se faisait la barbe que deux fois par semaine. Il ne portait jamais de gants, et fourrait habituellement ses mains dans ses goussets vides dont l'entrée salie, presque toujours déchirée, ajoutait un trait de plus à la négligence de sa personne-. Quiconque a fréquenté le Palais de justice
1. * Etudier en cette page le \ plet de l'œuvre, et voyez la scèpli professionnel. ne, profondément comique, où
2. Reportez- vous au texte com- I Balzac nous représente Popi-
l'interdiction 2o3
à Paris, endroit où s'observent toutes les variétés du vêtement noir, pourra se figurer la tournure de M. Popinot. L'habitude de siéger pendant des journées entières modifie beaucoup le corps, de même que l'ennui causé par d'interminables plaidoyers agit sur la physionomie des magistrats. Enfermé dans des salles ridiculement étroites, sans majesté l'architecture et où l'air est promptement vicié, le juge parisien prend forcément un visage refrogné, grimé' par l'atention, attristé par l'ennui; son teint s'étiole, contracte des ;eintes ou verdàtres ou terreuses,- suivant le tempérament le l'individu. Enfin, dans un temps donné, le plus florissant eune homme devient une pâle machine à considérants, une nécanique appliquant le Code sur tous les cas avec le flegme les volants d'une horloge. Si donc la nature avait doué M. *opinot d'un extérieur peu agréable, la magistrature ne 'avait pas embelli. Sa charpente offrait des lignes heurtées. >es gros genoux, ses grands pieds, ses larges mains contrasaient avec une figure sacerdotale qui ressemblait vaguenent à une tète de veau-, douce jusqu'à la fadeur, mal iclairée par des yeux vairons ', dénuée de sang, fendue par in nez droit et plat, surmontée d'un front sans protubé- ■anceS décorée de deux immenses oreilles qui fléchissaient ans grâce. Ses cheveux grêles et rares laissaient voir son Tâne par plusieurs sillons irréguliers. Un seul trait recomnandait ce visage au physionomiste '. Cet homme avait me bouche sur les lèvres de laquelle respirait une bonté livine. C'était de bonnes grosses lèvres rouges, à mille plis, inueuses, mouvantes, dans lesquelles la nature avait ex- •rimé de beaux sentiments; des lèvres qui parlaient au œur et annonçaient en cet homme l'intelligence, la clarté, e don de seconde vue'', un angélique esprit: aussi l'eussiezous mal compris en le jugeant seulement sur son front détrimé, sur ses yeux sans chaleur, et sur sa piteuse allure, la vie répondait à sa physionomie, elle était pleine de traaux secrets et cachait la vertu d'un saint
lot dans le salon de la marquise I 5. Voici l'àmc: cf. le portrait
.'Espard, au milieu de toutes de Benassis, p. 129.
îs élégances du ^rand monde. | g. ,m p. Rqu^ ,Qp „-^ j a con.
1. fîrmie, du vieux-haut-alle- testé que ce don fût une quahté
land^rim =quia lefront ndé. recommandable chez un bon
2. Toujours la théorie de Laater. Cf. Recherche de l'Absolu, : 173. etc.