L.es œuvres expliquées
[Ce sont deux œuvres solidaires. Le début du Cabinet des Antiques parut en mars 1836, La Vieille Fille en octobre-novembre 1836, la fin du Cabinet des Antiques en septembre-octobre
Nous avons ici un témoignage de l'importance croissante donnée par Balzac à l'histoire contemporaine, à l'étude des mœurs dans leurs relations avec les remaniements politiques ou sociaux. La scène se passe de 1816 [La Vieille Fille) à 1822 {Le Cabinet des Antiques). Mais en étudiant la racine des événements qu'il raconte, c'est l'histoire de la substitution de la bourgeoisie à la noblesse comme classe dirigeante que Balzac a fait revivre ; il a su lier les émotions et les déceptions matrimoniales de M"e Cormon aux principaux accidents politiques de 1793 à 18 15.
Nous sommes à Alençon. Balzac y était venu^ dès 1825, étant imprimeur, pour passer avec le graveur sur bois Godard 1 un traité en vue d'illustrer Molière, La Fontaine, Corneille et' Racine, d'après Devéria et quelques autres. En 1828, allant à Fougères, il s'y était de nouveau arrêté, à l'hôtel du Maure, où, dans Les Chouans, il place la première de ses scènes alençonnaises. Il est d'ailleurs possible (cf. Les Chouans, l'œuvre expliquée) qu'il ait placé en ces deux nouveaux romans des types dont il avait entendu parler à Fougères.
La rivalité des classes noble et bourgeoise s'accuse dans les types du chevalier de Valois (voir p. 255) et du libéral du Bousquier : tous deux prétendent à la main de M"e Cormon, vieille fille richement dotée, qui est elle-même, par sa fortune, le symbole de l'influence sociale, convoitée par les deux antago-
{.\o\t Balzac alençonnais, par 1 le Bulletin de la Société archéole marquis G. de Contades, dans i logique de l'Orne, 1888.
listes. Celui-là sera roi d'Alençon, qui sera l'époux de Mlle Cormon.
L'intrigue est réduite à peu de choses, et les préliminaires de .'action tiennent plus de place que l'action même. En de très ongues, mais très intéressantes préparations, Balzac étudie le Dassé de ses personnages, caractérise vigoureusement leurs phyàonomies, leurs tendances secrètes, l'idée fixe qui, à un moment ionné, se manifestera et déterminera les actions promptes. En :ette stagnante et somnolente vie provinciale, des passions in- :enses couvent; — et sur la force de ces sentiments latents, 3alzac est revenu sans cesse à travers son œuvre; il a redit ;ouvent que les passions obscures sont aussi dignes d'intérêt jue les plus majestueuses tragédies, et qu'en des existences nesquines, il se dépense quelquefois autant d'astuce et de /olonté que dans les intrigues auxquelles est lié le sort des grands états.]
Analyse et Extrait$i;.
[M"'= Cormon, dévote, bonne et sotte, est dévorée de l'envie de se narier ; elle s'ennuie de sa vie monotone et cossue, auprès de son )ncle, le vieil abbé de Sponde. Le prestige qu'elle tient de son argent, 'espèce de royauté qu'elle exerce débonnairement sur sa petite cour )ourgeoise, il faut que tout cela soit dévolu au mari qu'elle rêve depuis ringt ans. Le chevalier de Valois est sur les rangs; voici son portrait.]
Un vieux galant.
[On rencontrait, dit Balzac, plusieurs chevaliers de Valois i dans les )rovinces.]
Celui d'AIençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu chouanné. La majeure partie de la jeunesse de ce der-
1. Il aurait pu ajouter que tous îrétendaient descendre d'un bâtard de Henri II, tout comme :ette comtesse de Lamotte-Va-
lois , aventurière et voleuse , que rendit célèbre, en 1785-6, la scandaleuse affaire du collier.
HONORK DE BALZAC
nier s'était passée à Paris, où la Révolution le surprit à trente ans au milieu de ses conquêtes. Accepté par la haute aristocratie de la province pour un Arai Valois, le chevalier de Valois d'Alencon se faisait distinguer, comme ses homonymes, par d'excellentes manières etparaissait homme de haute comjjagnie.Ildinaittous les jours en ville, et jouait tous les soirs. Il passait pour être un homme très spirituel grâce à un de ses défauts, qui consistait à raconter une foule d'anecdotes sur le règne de Louis XV et sur les commencements de la Révolution. Quand on entendait ces historiettes pour la première fois, on les trouvait assez bien narrées. Le chevalier de Valois avait, d'ailleurs, la vertu de ne pas répéter ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours ; mais ses grâces et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce bonhomme usait du privilège qu'ont les vieux gentilshommes voltairiens de ne point aller à la messe, et l'on a^ait une excessiAC indulgence pour son irréligion en faveur de sou dévouement à la cause royale. Une de ses gi'âces les plus remarquées était la manière, sans doute imitée de Mole', de prendre du tabac dans une vieille boîte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante Hongroise, célèbre par sa beauté sous la fin du règne de Louis XV. Attaché pendant sa jeunesseâ celte illustre étrangère, il en parlait toujours avec émotion, il s'était battu pour elle contre M. de Lauzun^. Alors âgé d'enA'iron cinquante-huit ans, il n'en avouait que cinquante, et pouvait se permettre cette innocente tromperie; car, parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, il conservait cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux femmes les apparences de la A'ieillesse. Oui, sachez-le, toute la a ie, ou toute l'élégance qui est l'expression de la vie, réside [dans la taille^. Au nombre des propriétés du cheAalier, il faut compter le nez prodigieux dont l'avait doué la nature. Ce nez partageait vigoureusement une ligure pâle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître, et dont une seule rougissait pendant
1. Il s'agit de l'excellent acteur comique, reçu à la Comédie- Française en 1754. Il a laissé des Mémoires qu'Etienne avait publiés en 1825.
-2. Armand-Louis de Gontaut, duc de Lauzun, puis de Biron, célèbre par ses conquêtes amoureuses (1747-1793). Sous la Révolution, général en chef de l'armée du Khin ; il remporta en-
suite quelques succès sur les Vendéens. Accusé par Carrier, et condamné à mort le 31 décembre 1793. — C'est le type de la corruption spirituelle au 18« siècle.