‹ Morceaux choisisChapitre 115 sur 226 · Athanase Granson, qui l'ai · texte numérisé non relu

Athanase Granson, qui l'ai

mait silencieusement, et qui s'est tué de désespoir.

. 3. M"« d'Esgrignon, sœur du vieux marquis, d'une dignité sereine et d'une idéale sainteté. Jadis ^ elle a repoussé les prétentions de du Croisier.

LE CABINET DES ANTIQUES

étouffer une semblable affaire, mais je ne connais M. du Croisier tout entier que depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! il n'y a pas de ressources.

— S'il y en avait? dit Cliesnel.

— Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle en achevant sa pensée par un hochement de tète où se peignit une envie ' de réussir.

Semblable au premier consul, qui, vaincu dans les champs de Marengo- jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de Kellermann, Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil intendant, aAoir été petit clerc de maître Sorbier père, il fallait les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que Napoléon, plus grand même : cette bataille n'était pas Marengo, mais Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant arrivés.

. — Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, vous l'honneur de la bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont l'honneur de la noblesse de cette province, sachez qu'il dépend maintenant de vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant, répondez : laisserez-vous déshonorer les mânes de votre oncle, les d'Esgrignon, le pauvre Chesnel? Voules-vous tuer Mademoiselle Armande qui pleure? Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les intendants des ducs d'Alencon, en consolant les mânes de notre cher al)bé, qui, s'il pouvait sortir de son cercueil, vous commanderait de faire ce que je vous demande à genoux ?

— Quoi? s'écria Madame du Croisier.

— Eh bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera lini.

— S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien résulter de mauvais pour mon mari. . .

— Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui épargnez les vengeances éternelles de l'enfer au prix d'un léger désappointement ici-bas.

1. Faiblesse d'expression que Balzac n'a pas eu le loisir de corriger.

2. Ce souvenir hante Balzac, — il est pour lui l'exemple typique, exaltant pour l'énergie, des grands revirements

du destin. — Dans sa Correspondance, faisant allusion aux dillicultès dont il triomphe, il s'écrie sans cesse : « C'est mon ^Marengo I » ou « mon Ghampaubert, ma campagne de France, etc. »

— Il ne sera pas compromis ? demanda-t-elle en regardant Chesnel.

Chesnel lut alors dans le fond de Tàme de cette pauvre femme. Madame dvi Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements que l'Eglise a tracés aux épouses et ses devoirs envers le trône et l'autel : elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le blâmer, elle aurait voulu pou- A'oir sauver les d'Esgrignon, et ne voulait rien faire contre les intérêts de son mari.

— En rien, dit Chesnel, votre vieux notaii-e vous le jure sur les saints Évangiles. . .

Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison d'Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge ; mais il fallait abuser Madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea lui-même et dicta à Madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté de cinq jours avant la fatale lettre de change', à une éj^oque où il se rappela une absence faite par du Croisier, qui était allé dans les biens de sa femme y ordonner des améliorations.

— Vous me jurez, dit Chesnel quand Madame du Croisier eut les cent mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant le juge d'instruction que vous a^ez reçu celte somme au jour dit.

— Ne sera-ce pas un mensonge ?

— Ofïicieux, dit Chesnel.

— Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, M. l'abbé Couturier.

— Eh bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire que par ses conseils.

— Je vous le promets.

— Ne remettez la somme à M. du Croisier qu'après avoir comparu dcAant le juge d'instruction.

— Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaîti'e devant la justice humaine pour y soutenir un mensonge !

Après avoir baisé la main de Madame du Croisier, Chesnel se dressa majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican-.

— L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous a^ ez à jamais effacé le tort d'avoir épousé l'ennemi du trône et de l'autel.

Page 1