Du temps où il habitait aux Jai-dies, près de Serres
un état voisin du somnambulisme. Et Gozlan nous parle encore de la faculté qu'avait Balzac « de ne paraître prendre aucune part à ce qui se passait autour de lui. Il eût déconcerté un coup de tonnerre >>.
Ici, rappelons-nous ses doubles origines d'esprit, la double culture, à bâtons rompus, mais consciencieuse pourtant, qu'il se donne entre vingt et trente ans, et encore au-delà. Elle a dû renforcer le double trait natif de son esprit. C'est un physiologiste, et c'est un mystique ; et il croit que l'on peut être les deux à la fois : et même il croit qu'il n'y a qu'une bonne manière d'être l'un ou l'autre, c'est d'accorder les deux. Il a lu Cabanis, Bichat, Magendie, Broussais, bien d'autres; et, d'assez bonne heure peut-être, — car s* mère les possédait, — il a lu des mystiques comme Saint-Martin, Swedenborg, Jacob Boehme. On pourrait établir que Balzac est immédiatement issu du 18" siècle. On se croit souvent, avec lui, auprès d'un contemporain de Mesmer. Il croit au magnétisme. Son intelligence offre tout à fait ce mélange d'empirisme et d'illuminisme qui rend si curieux certains esprits du dernier tiers du 18= siècle. On soutiendrait sans paradoxe, que la plus forte part de sa pensée, Balzac l'a due non à l'époque contemporaine, mais à celle qui l'avait précédée'. Et n'oublions pas que dans l'Avant-Propos de la Comédie humaine, en 1842, c'est des naturistes du 18» siècle qu'il se réclame, ce sont des noms allemands qu'il met en avant, avec celui de .1. Saint-Hilaire. Notons, enfin, le cas infini qu'il faisait de Lavater^, dont sa correspondance nous apprend qu'il acquit les œuvres, le 20 août 1822, en « un magnifique exemplaire». Or, Lavater unit justement, à un certain don d'observation analytique, un illuminisme intempérant.
Ces deux forces jouent ensemble chez Balzac : le goût du fait, la passion de l'idée. A l'origine de l'observation, toujours on trouve chez lui une forte excitation intellectuelle ; et aussi, pendant qu'il élabore sa pensée, un pullulement d'images. C'est, si l'on veut, une intelligence d'artiste, non de savant, mais d'un artiste enflammé de prosélytisme. A la naissance de toutes ses œuvres, il y a une pensée émue et qui veut se traduire en action. C'est une injure de lui dire qu'il écrit des romans : Un roman, La Peau de Chagrin ? c'est le « résumé des souffrances morales du siècle « ; c'est « un diagnostic effrayant de profondeur». — Le Médecin de Campagne, c'est l'Evangile en action. — Massimila Doni est une explication « des procédés les plus intimes de l'art ». Lisez, dans La Femme de trente ans, les Souffrances inconnues : Balzac vous dira' que « c'est un horrible cri, sans éclat de style, sans prétention au
1. Je me propose île développer cette 1 tare française, Balileusperger : EtuUes idée dans une étude prochaine. d'histoire littéraire, 2« série.
2. Voir sur Lavater dans lu Litléra- \ 3. A M""» Hauska, I, 1»8.
drame : il y a trop de pensées et trop de drame pour qu'on puisse les mettre en dehors». Ainsi de tout le reste.
Aussi, ses romans, puisqu'il faut les appeler par leur nom, — sont toujours bourrés de sens, comme sa cervelle est toujours « hébétée d'idées qui affluent ». Comment nous étonner de revoir souvent chez Balzac cette théorie selon laquelle les idées vivent Araiment de leur vie propre, sont des êtres réels et obsédants, flottant autour de nous, dans l'atmosphère que notre intelligence respire tout aussi réellemment que nos poumons respirent l'air ? Sans doute cette croyance est d'orig-ine mystique ; Balzac a pu la trouver toute faite dans Saint-Martin ; mais s'il l'adopte d'emblée, c'est pour y avoir découvert une interprétation claire d'un phénoipène qu'il observe sur sa propre intelligence : l'obsession de l'idée, le bourdonnement des pensées abstraites, qui réclament un corps moins ténu.
Chez lui, en effet, toute idée veut se traduire en représentation ; tout est matière à sa pensée, avide de se fixer en des formes palpables. Sa curiosité, quelquefois, s'éparpille et quelquefois divague. Mais toujours renaît l'effort pour la ramasser, la concentrer. Balzac n'est ni un méthodique collectionneur de faits, ni, à plus forte raison, une imagination purement réceptive. Au moment où il perçoit, il pense déjà, et souvent la pensée a suscité la perception : elle lui a donné, du moins, le relief, c'est-à-dire l'être.
L'équilibre, généralement maintenu, entre ces deux facultés, produit l'unité de son œuvre. Sans ce goût de permanence intellectuelle, le sabbat des images toui-nerait à la dissolution mentale. Et l'œuvre serait un théorème hermétique, une quintessence d'abstraction, si la fougue de l'imagination, perpétuellemeril^ ne l'emplissait d'une sève renouvelée. Aussi on peut dire que ces deux facultés excessives se tempèrent l'une par l'autre. Elles ne produisent pas une harmonie ; trop souvent Balzac donne une violente impression de disparate : il nous cahote d'un pôle spirituel à l'autre. Mais ces accidents ne doivent pas induire à conclure que Balzac est un incohérent. L'idée n'est pas seulement pour lui le philtre qui donne à la faculté d'observation le premier élan, puis le laisse se recueillir, s'assagir et froidement conclure ; — elle est la discipline robuste et exigeante qui relie en faisceau les images foisonnantes, et, sans elle, divagantes.
Nous pouvons comprendre maintenant ce qu'il disait à la duchesse d'Abrantès de sa multiplicité intérieure ' : « Je renferme dans mes cinq pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles. . . Ce kaléidoscope-là vient-il de ce que le ha-
1. Lettre citée par .J. Lecoiute : Le Perron de Tortoni. — Cf. les articles de Balzac iutitulés Des Artistes, parus
dans La Silhouette de février à avril 1830, et recueillis au Tome XXII des Œuvres complètes (.C. Lévy, iu-S").
sard jette, dans l'âme de ceux qui prétendent vouloir peindre toutes les affections du cœur humain, toutes ces ati'eclions mêmes,. . . et l'observation ne serait-elle qu'une sorte de mémoire ?» Il a le sentiment d'une débordante abondance intérieure : il a celui d'être transporté dans les situations qu'il analj'se, et aux endroits qu'il nous peint, et d'avoir Aécu, il ne sait quand, toutes les existences qu'il imagine. — Et nous voici encore préparés à bien entendre ces passages de son œuvre, le début de Facino Cane, celui de La grande Bretèche, — où l'on surprend la pensée de Balzac au moment où elle se fait. Heine, sur son lit de mort, souriait en se souvenant qu'un jour Balzac, aux Tuileries, lui tirait des pronostics sur les passants. Il aui'ait souri encore, s'il avait pu assister, dans son cerveau, à cette chasse à l'idée que nous trouvons décrite par exemple dans le Traité de la vie élégante (octobre 1830), ou dans la Théorie de la démarche (octobre 1833>. C'est une plaisanterie, sans doute, mais sur un fond de sérieux : Balzac aimait à revêtir ses spéculations d'une forme humoristique. Nous le voyons là, avec son tempérament d'esprit, s'éprenant brusquement d'une idée, n'importe où, dans la rue, au déclic d'un petit fait brusquement surgi, alfriandé par cette idée, s'amusant à la creuser, avec une hardiesse toute romantique, jusqu'aux dimensions d'uq vertigineux abîme, jetant dans ce gouffre «des mondes de réflexion», et poussant pêle-mêle devant lui des aperçus très fins et des visions fantasques : — les affinités les plus délicates, mais aussi les plus saugrenues, tantôt aggloméraient dans son esprit les faits et les pensées en amoncellements compacts, tantôt les organisaient en immenses mécanismes. C'était là son génie, quelquefois lumineux, quelquefoÇ fumeux.
Ainsi allait-il toujours, s'acharnant à vérifier l'exactitude de ses intuitions par une infinité de remarques analytiques, elles-mêmes infatigables productrices d'émotions. Avec le goût des ensembles démesurés, Balzac avait, — comme beaucoup de mystiques, pour qui les proportions se confondent et tout devient également significatif,— il avait le goût des infiniment petits. En cela, il se prenait pour un savant, et il n'avait pas tout à fait tort, s'il est vrai que les extrêmes se touchent. Balzac n'a aucune réserve devant le fait ; il n'attend pas, il l'interprète immédiatement : il jouit de le trouver d'autant plus expressif qu'il était, en apparence, moins digne d'attention. De là ces descriptions qui n'en finissent plus, et où chaque détail veut être une pensée ; de là ces analyses microscopiques, ce goût pour l'étude des e tarets sociaux », des causes invisibles et des actions infinitésimales. Et là aussi, dans cette passion de découvertes, est la raison de cette double affirmation, qui se retrouve à peu près en chacune de ses œuvres : c'est, d'une part, qu'il existe, partout répandue, une vie secrète, avec ses tragédies quotidiennes, et dont ce que nous appelons communément
la vie n'est que la trompeuse façade ; — et c'est qu'il n'y a aucun rapport entre l'objçt, éclatant ou misérable, d'une passion, et son intensité ou, par suite, l'intérêt qu'elle mérite : que par exemple les chineurs, — c'est-à-dire les amateurs d'art dont la passion n'est tout à fait satisfaite que s'ils ont eu un chef-d'œuvre pour presque rien, — « ont des moyens d'action qui plongent tout aussi profondément dans les abîmes de l'intérêt personnel, que les moyens si péniblement cherchés par les ambassadeurs pour déterminer la rupture des alliances '. " Balzac a eu ce sens profond de l'identité qui lui faisait voir dans les pensées du pauvre abbé Birotteau des espérances et des désespoirs aussi profonds que peuvent l'être « celles d'un joueur, d'un ambitieux ou d'un amant ».
Ainsi s'expliquent, dans l'ensemble, les contrastes de son œuvre : il est artiste et physiologiste, sentimental et railleur universel, positif et symboliste, éperdu d'abstraction et bourré de concret, imaginaire et réaliste, doué du sens de la différence et hanté par l'idée de l'unité : enlin, fouillant l'occulte jusqu'en ses plus obscurs recoins, de manière qu'on ne sait jamais s'il est plus soucieux de rendre clair ce qui est obscur, ou de rendre obscur ce qui semblait clair : — et, pour tout dire, l'homme à la fois le plus amoureux d'actualité, le plus enragé d'être complètement de son temps, qui fût jamais, et le plus hermétique.
Si l'on pense maintenant que sa puissance d'assimilation était très grande, si l'on évoque son immense lecture (dans le passé et le présent, car il parcourait, au moins, tout ce qui paraissait d'intéressant), son extrême sensibilité à toute excitation littéraire (par exemple, la Fragoletta de Latouche n'est pas étrangère à sa conception du Séraphite ; Le Lys dans la Vallée veut refaire Volupté de Sainte-Beuve ; Le Médecin de Campagne rivalise avec Le Vicaire de Wakefield ; \V;__Sçott le hante partout, et la liste s'allongerait indéfiniment); si l'on se représente cet esprit tantôt en clôture, tantôt ouvert à tous les courants d'air, sa préoccupation de faire de ses livres des choses pleinement actuelles, plongeant dans la vie contemporaine, y puisant leur substance et ayant prise et portée immédiate et lointaine ; si on l'imagine cherchant avec avidité la vie hors de lui, et convaincu d'ailleurs de sa fécondité propre et de son intime supériorité, on comprend à peu près le caractère de cette activité intellectuelle, et l'on prévoit aussi le caractère de son rendement. On se demande s'il n'y a pas une once de vérité, dans cette boutade de Gozlan : « Une partie considérable de son talent, relevait, il avait beau dire et beau faire, du journalisme, par la colère de ses sens, la violence sulfureuse de
1. Le Cousin Pons ; cf. Le Curé de Tours, Le Père Goriot, Béatrix, César Birotteau, La Vieille Fille, etc.
son tempérament, l'ironie profonde de ses jugements », et surtout par son irréfrénable instinct de traiter toutes les questions, et d'improviser des solutions pour toutes.
Son âme.
Resterait à dire quelle fut l'âme de Balzac. Son caractère et son intelligence ne nous le donnent pas tout entier. Nous irons vite cependant, et, là où toute une étude serait nécessaire, nous nous bornerons, pour que cette image ne soit pas trop incomplète, à une esquisse.
Balzac est bon ; il l'est naturellement. Werdet, qui ne le ménage pas, dit que c'est « un cœur d'or, rendu fier, égoïste et orgueilleux par la société. » Balzac a eu, — c'est son mot, — «l'égoïsme des grands travailleurs », et celui d'un homme qui est sur le point de se noyer. Mais le fond, c'était bien la générosité. Le bibliophile Jacob, peu indulgent pour lui, le reconnaît incapable de rancune. Quand Taffaire Peytel eut été perdue, on vit bien qu'il y allait pour Balzac d'autre chose que de sa vanité ; Gavarni a raconté à Lemer son chagrin devant l'irréparable, sa révolte contre sa propre impuissance.
Mais surtout, pour apprécier le fond de tendresse de cette âme, nous avons l'inestimable document de sa correspondance générale et des Lettres à VEtrangère^. Assurément, il faut s'en méfier un peu. Gomme Montaigne 2, et surtout quand il écrit à une femme, il se pare et se testonne; et ce n'est pas seulement, comme Montaigne, pour se mettre en place, c'est pour organiser la séduction, ou pour retenir la tendresse. Mais ceci même donne un peu, déjà, le ton de son âme. Quand on a lu tout ce qu'il écrivit de M°" de Berny, la première amante, à M™' Hanska; quand on a parcouru cette confidence de dix-sept ans à l'Etrangère, il est impossible de croire que Balzac ait été, à son tour, une sorte de simulateur, et rien de plus, en se donnant pour l'ascétique amant, dont la vie se partage entre l'idée pure et la lointaine idole à laquelle il a dédié son âme. Les choses étaient, sans doute, un peu plus compliquées, et Balzac n'était pas un amoureux à la Pétrarque. Mais l'impétuosité de son tempérament ne fait pas qu'il n'ait eu surtout un grand besoin d'amitié intime, de confidence. Toutes ces devises : fuge, late, tace, — aux cœurs Messes l'ombre et le silence, — ne sont pas seulement comme le gémissement de l'être blessé que la souf-
1. Voi,r sur le cœur de Balzac, l'ou- 1 2. Et peut-être en uu sens aussi comvrage de M"« Euxton : La Dilecta de plexe. Voir Montaigne, Essais, L. Il, Balzac. | cbap. 6 et 18.
france attendrit. -Il aimait la vie secrète, il était amoureux de Tamitié. Par-dessous le bouillonnement trouble de sa vie, il y a une aspiration au repos, à la sérénité. Sa passion d'intimité se manifeste dans ces cadeaux un peu mystérieux qu'il aimait à faire de ses manuscrits, en des reliures précieuses ou des écrins mag^nifiques. Et comme il s'est défendu de jamais livrer son cœur au public ! On l'y surprend cependant ; son œuvre est très souvent autobiographique; mais le je en est absent, et cela suffit à le distinguer des romantiques dont il exécrait l'impudeur. Il s'est mêlé quelquefois à ses attachements de cœur un peu de curiosité littéraire. peut-être beaucoup; il s'y est mêlé surtout un sentiment dont nous trouvons la confidence très inattendue dans Les Paysans ' : « Les hommes habitués à rouler dans les abîmes de la nature sociale, à tout comprendre, à ne rien réprimer, se font une oasis dans le cœur; ils oublient leurs perversités et celles d'au trui; ils deviennent, dans un cercle étroit et réservé, de petits saints; ils ont des délicatesses féminines;... ils se font angéliques pour une seule personne qui les adore, et ils ne jouent pas la comédie, ils mettent leur âme au vert, pour ainsi dire; ils ont besoin de brosser leurs taches de bouc, de guérir leurs plaies, de panser leurs blessures. >> Cela est dit à propos d'un journaliste de la Comédie humaine, et cela s'entend de Balzac lui-même. Mais ce n'est pas le simulateur que j'y vois, c'est le sincère.
De même, irons-nous le trouver de mauvaise grâce, lui l'athlète, quand il parle de son cœur, cœur souffrant, et dont la puissance de souffrir est multipliée par les intuitions aiguës de son esprit? Ce serait être superficiel par crainte d'être dupe, alors que tout, dans l'œuvre de Balzac, crie la réalité de ses douleurs, et son besoin de reploiement : « Doué d'une excessive délicatesse s, écrit-il en mars 1833 à M°" Hanska, ayant vécu beaucoup dans la solitude, le malheur constant de ma vie a été ce qu'on nomme si improprement talent... Quand j'allais dans la haute société, je souffrais par tous les. points de l'âme où la souffrance arrive; et il n'y a que les âmes méconnues et les pauvres qui sachent observer, parce que tout les froisse et que l'observation résulte d'une souffrance. La mémoire n'enregistre bien que ce qui est douleur. » Romantisme, dira-t-on ? Peut-être, et sans doute Balzac a subi la mode du temps. Mais ce n'est pas toujours quand on s'exprime comme le veut la mode qu'on est le moins soi-même; et tout est-il donc faux dans le romantisme? Soyons sûrs qu'avec Balzac, ce n'est pas seulement à un auteur que nous avons à faire, c'est à un homme.
1. Deuxième partie, chap. 7. [ son aiïectlou filiale, voir ici La Cou-
2. Sur ce qu'il eut à souffrir tlans | sine Belle, p. 466, n. 2.