QUESTIONS SUR L'ŒUVRE
Nous ne prétendons pas apporter en quelques pages une solution aux principales questions qui peuvent se poser sur la Comédie humaine. Sur elles toutes, l'enquête a été commencée, des conclusions ingénieuses et peut-être justes ont été proposées, — mais sur aucune il n'a été procédé à un dépouillement complet. Tout notre effor sera ici de les indiquer avec précision.
La genèse de la Comédie humaine.
Tout d'abord, sait-on bien exactement comment s'est développée l'œuvre de Balzac, quelle en est la genèse ? M. André Le Breton, dans un livre de fine science, s'est borné, sur ce point, à un examen assez rapide, — et les articles de C. de Chancel sur la Genèse de la Comédie humaine ne répondent guère à leur titre (Revue de Paris, juin, juillet, août 1864). Si la Comédie humaine s'était développée suivant la loi d'une croissance logique et régulière, la difficulté ne serait pas bien grande ; il serait assez aisé de trouver la formule génératrice de l'œuvre, d'autant plus que Balzac aimait à se commenter et se faisait volontiers le héraut de ses projets. Mais le problème est plus complexe. Balzac n'a pas eu, du premier coup, la conscience achevée, ou seulement le clair pressentiment de son œuvre. Son esprit aimait le vaste ; de bonne heure, il a embrassé une tâche immense. M°<' Surville nous affirme que ce fut «vers 1833», lors de la publication de son Médecin de Campagne, qu'il pensa à relier tous ses personnages pour former une société complète... Il accourt au faubourg Poissonnière: «Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devenir im génie ! — Il nous déroule alors son plan, qui l'effrayait bien un peu : quelque vaste que fût son cerveau, il fallait bien du temps pour y emménager ce plan-là ». Et V Album de Balzac, le « grand parc de ses idées», publié par M. Jacques Crépet (Pensées, Sujets, Fragments, 1910), confirme que vers 1833, Balzac avait conçu presque tous ses sujets, et plusieurs qu'il n'eut jamais le temps de traiter; la Correspondance aussi témoigne à peu près dans ce sens. Mais l'étude chronologique de l'œuvre, année par année, pourrait seule montrer comment est née cette œuvre immense, car il y a loin de la conception à l'exécution. Il n'était pas le maître de toute cette vie tumultueuse dont il sentait s'agiter en lui les formes innombrables, et l'effort qu'il a tenté pour la dominer, à vrai dire ne s'est
jamais accompli. Puis l'esprit de Balzac est toujours demeuré largement ouvert Sur le dehors. Qvioiqu'il fut systématique d'instinct, ou du moins bien qu'il se soit convaincu, comme presque tous ses contemporains, qu'il l'était, les événements qui se renouvelaient autour de lui faisaient irruption dans sa pensée, requéraient sa curiosité, cxig:eaicnt un nouveau et secret travail d'arrangement, et, s'ils ne bousculaient pas les plans de la Comédie humaine, devaient à tout le moins en modifier la perspective et les valeurs. Balzac vivait, et son œuvre vivait en lui ; à chaque étape de son développement, elle est commandée non par une formule immobile, mais par un ensemble mouvant de causes créatrices. Nous en fier là-dessus aux préfaces de Balzac, ou à celles qu'il a soufflées à ses amis, il n'y faut pas songer. Aucune des divisions proposées par Balzac pour son œuvre ne répond à rien d'exact : études analytiques, études philosophiques, études de mœurs, — il n'est pas une de ses œuvi-es qu'on ne puisse ranger sous l'une ou l'autre de ces catégories, et Balzac lui-même a toujours tâtonné. Telle œuvre classée parmi les Scènes de la vie parisienne nous paraîtrait mieux à sa place dans La vie de province ou dans La via privée; de même pour les Scènes de la vie politique, et, à un moindre, degré, pour celles de La vie de campagne ou de La vie militaire.
Ce qui est primordial chez lui, en dépit des formules unitaires sous lesquelles il a voulu contraindre son génie, c'est le sentiment de la vie, le don d'animer des êtres. Et c'est pourquoi ce titre, la Comédie humaine, dont il ne s'est avisé qu'en 1841 (l'édition est de 1842), n'est pas trompeur. C'est d'ailleurs un fait bien intéressant que de le voir aller, cet esprit débordant, à la recherche d'une discipline ; car il ne faut pas s'y méprendre : Balzac ne veut pas seulement frapper le public par les théories qu'il émet sur son œuvre : « typiser l'individu, individualiser le type, remonter au principe social, etc. » ; lui-même sent le besoin d'une règle ; il se sait une force, et il sait qu'une force sans discipline s'éparpille et s'exténue. Quand il est « hébété d'idées qui affluent», obsédé de projets fourmillants, il cherche une grande pensée, sous laquelle se puisse ordonner cette richesse confuse. Mais, encore une fois, ce n'est pas cette pensée qui explique la fécondité de l'imagination balzacienne, ni qui rend compte de l'ordre où ses créations sont apparues.
Nous avons placé en tète de chaque groupe d'extraits une notice qui explique sommairement comment et en quelles circonstances a été écrit le roman d'où ils sont tirés. Et comme les romans se suivront ici dans l'ordre de leur production, la série de ces notices, tout incomplète qu'elle soit, pourra donner une idée de ce que serait une histoire de la Comédie humaine. Une première cause, toute extérieure, des caprices de sa composition, c'est, comme l'a
dit M. Le Breton, la dette, qui condamnait Balzac à la « surproduction )• : il est sûr que certains de ces romans procèdent, non totalement, mais en certaines parties, de préoccupations où la philosophie de Balzac ni son esthétique n'avaient rien à voir. Mais eût-il eu le loisir de travailler à son temps, il n'aurait probablement Jamais pu s'empêcher, soit de mener de front plusieurs sujets, soit de sauter sans méthode d'un roman intime à un roman policier, d'une scène politique à une histoire mystique, d'une monogrraphie d'un vice humain à des considérations de thérapeutique sociale. On n'imag-ine pas Balzac dressant méthodiquement, casier par casier, variété par variété, cet inventaire de la vie contempol'aine qu'il s'était donné pour tiu dernière. Son esprit est trop nerveux, il répond trop à toutes les sollicitations du dehors, il est trop aux écoutes et à l'aguet, pour construire une aussi vaste architecture avec la ténacité tranquille d'un bon maçon. Le palais où habitent ses deux mille personnages menaçait le ciel de ses combles, alors que les assises n'en étaient pas établies. Et l'indice du perpétuel tâtonnement de Balzac, en même temps que de son obstination à réaliser une œuvre qui se tînt en toutes ses parties, il est déjà dans ce fait, qu'au moment où Balzac conçut le projet d'une synthèse romanesque, il lui arriva de débaptiser tel personnage d'une œuvre ancienne, pour Tidentifier avec un autre d'invention récente.
^ Quand on sait avec quelle intensité vivent les types balzaciens, on ne peut-être indifférent à cette question : comment sont-ils nés, à travers quelle série d'épreuves est arrivée à se dégager leur figure définitive? Il arrive que leur biographie ne soit pas parallèle à la chronologie des romans où ils jouent un rôle : Balzac a peint leur maturité ou leur vieillesse avant leur adolescence; tel est d'abord un barbon qui, dans une œuvre postérieure, nous sera montré au temps de ses premières galanteries ou de ses rêves d'enfance. Les ennemis de Balzac ont vu là un vice capital, et il s'est défendu assez heureusement dans la Préface d'Une Fille d'Eve, en 1830 (XXII, 322). Son imagination ne conçoit pas toujours les vies individuelles de la même façon : tantôt, des premières causes, combinées avec les circonstances qui affluent au cours de la vie. elle déduit les lointains effets ; tantôt, des effets tardifs, elle remonte aux causes. Encore présentons-nous la question avec une simplicité schématique. Mais cela suffit pour . comprendre qu'elle touche au problème de l'imagination artistique chez Balzac, et qu'elle obligerait à étudier, avec les événements de toute espèce, littéraires ou sociaux, privés ou publics, auxquels réagissait la pensée de Balzac, la vie intérieure et l'incubation de son œuvre. Dans la famille balzacienne, si tel personnage a sa réplique, ou son pendant, ou son contraste, si tel caractère apparaît en
plusieurs tons et avec toutes les nuances de la g-amme psychologique, s"il naît api'ès celui-ci plultjt qu'après celui-là, il doit y en avoir des raisons, et le souci de ne pas se répéter, quoiqu'il compte, n'en est pas une suffisante. Et ce que nous disons des personnag-es se dirait des sujets.
La méthode d'observation. La documentation.
Mais voici une autre question, à lafjuelle, dès maintenant, on ne peut donner non plus qu'une solution approchée.
On sait à peu près comment Balzac écrivait, avec quelle peine, quel acliarnement. Et nous le saurons mieux encore quand un patient déchifl'reur aura bien voulu étudier un de ses manuscrits : cela sera possible en grand à Cliantilly, quand les papiers de Balzac, légués à l'Académie française par M. de Lovcnjoul, seront accessibles ; — et ce le serait déjà à la Bibliothèque nationale, sur le manuscrit de La Femme supérieure (Les Employés), à la Bibliothèque de Tours, sur celui de Béatrix. Jusqu'ici, depuis Champlleury, qui a le premier intitulé quelques notes «La méthode de travail de Balzac », on s'est borné à remarquer l'abondance des corrections, le nombre prodigieux et la forme bizarre des renvois, qui fusent en feu d'artifice, de toutes les lignes de la première épreuve et des suivantes aux ultimes frontières des marges, l'aspect étrange et décourageant de ce grimoire, si compliqué, qu'après en avoir épelé une page, les proies passaient la besogne au voisin. Mais nous n'avons rien qui ressemble aux recherches, encore incomplètes, entreprises sur le labeur du style chez Lamartine, Hugo ou Flaubert.
Et quand on nous aurait fait sentir les affres du travail esthétique chez Balzac, et montré par le détail comment ce bûcheron, se faisant sculpteuT et limeur de phrases, en venait à èquarrir et afliner le bloc massif de ses premières rédactions, à élaguer les frondaisons trop lourdes, quelquefois même, à force de scrupule attentif, à sacrifier des beautés de premier jet', il nous resterait
1. Cliampfieury, op. cit. : « Un contemporain (le Balzac me disait avoir vu certaines épreuves soumises à des coupes sombres, au milieu desquelles avaient disparu des beautés de détail qui étaient perdues pour toujours )>. — Balzac ne se corrigeait pas seulement lui-même, il se faisait corriger ; sa correspondance parle d'un ami, enragé
grammairien, qui le faisait pleurer de désespoir en dénichant des fautes de langue sur la douzième épreuve. Et Cliampfleury dit, ibid. : « fx. Planche (voir ici p.' 333) me contait un jour qu'ayant hasardé quelques critiques sur le style parfois tourmenté de Balzac, celui-ci l'avait prié de noter, plume à la main, les fautes qui le choquaient ».
HONORK DE BALZAC
une curiosité plus grave : quelle était la méthode non plus d'écriture, mais d'observation chez Balzac? Où prenait-il ses matériaux, comment les classait-il, et même les classait-il, avait-il une méthode ?
Ici, et du vivant même de Balzac, il y avait deux partis en présence. Les uns, — mais il faut noter que, parmi eux, il y avait beaucoup de ses ennemis, — l'accusaient d'être un dérobeur de secrets, un crocheteur de consciences, et volontiers on aurait repris contre lui les termes dont un ennemi de Molière désignait à la méfiance de ses contemporains le Contemplateur. Cette opinion a fait fortune, et elle a été agréée par Champfleury, et par tous les réalistes à peu prés : cherchant à se faire une noblesse, ils ne voulaient pas que Balzac fût à moitié seulement leur ancêtre. Balzac serait donc un preneur de notes; c'est un homme qui avait toujours des carnets ou des petits papiers plein ses poches; — chez lui, il en remplissait des casiers, il avait l'humanité en fiches, comme un géologue aurait le déluge et toutes les catastrophes terrestres en échantillons. Infatigable fureteur, reporter génial, confesseur et enquêteur perpétuel, il serait allé, dans le monde, en voyage, partout, à la chasse au document, et son œuvre se serait ainsi alimentée et dilatée de toutes les provisions qu'avec une diligence fiévreuse il aurait amassées dans ses cartons dûment étiquetés'. — Il y a beaucoup d'excès dans cette conception, à l'origine de laquelle on peut trouver quelques boutades de Balzac, quelques anecdotes répandues par des gens qui voulaient se croire ou être crus trahis et volés, et aussi une part de vérité.
Mais cette thèse a ses contradicteurs, et, le plus brillant, c'est Philarète Ghasles (Mémoires) ; Desnoiresterres (Balzac), aussi bienveillant que Chastes est amer, se range à la même opinion. Pour eux, Balzac est un divinateur, un intuitif : « Ce n'est pas un analyste, dit Chastes, cest mieux ou pis, c'est un voyant... La vie et la sève de ce temps-ci... s'étaient concentrées dans ce cerveau », Il aurait eu «le sentiment secret, sourd et lourd, mais réel, de cette grande comédie de notre siècle ». Réel ? Sainte- Beuve le contestait au dîner chez Magny, en 1863, au scandale de Th. Gautier et d'Ed. de Concourt : « C'est de l'imagination, de l'invention ! crie aigrement Sainte-Beuve ». (Journal des Concourt, II» vol., p. m sq.). Mais l'opinion la plus commune, c'est que Balzac aurait eu le don de seconde vue. Et ce qui le prouve, dit-on, c'est sa vie confrontée avec son œuvre; voyez comme il a vécu ! A partir de trente ans, il vit dans son cabinet de travail
1. De quoi remplir des maisons, affirme Champfleury, que nous avons peine à f eu croire. 3
comme un bénédictin dans sa cellule. Comment aurait-il eu le temps d'étudier tous les types qu'il a décrits ? Balzac a dû être un voyant, et c'est M. Max Nordau qui l'affirme, en dernier lieu, avec le plus de force : « Son œuvre ne doit absolument rien à l'observation... La réalité n'existait pas pour lui ».
L'erreur de cette thèse est déclarée par ce double fait que, d'abord, jusqu'à trente ans, Balzac a bien mené l'existence la plus propre à enrichir sa mémoire de réalités, — des réalités qu'il a le plus souvent décrites, — et qu'après trente ans, non seulement ses multiples affaires, littéraires, pécuniaires, amoureuses, le tinrent en contact incessant avec la vie, sous ses aspects les plus bigarrés et les plus intenses; mais Balzac ne vécut pas toujours à sa table de travail, comme on se plaît à le dire. Il avait des accès, des crises de labeur forcené, pendant lesquelles il s'enfermait ; mais le plus souvent il menait la vie double, et il suffit qu'il l'ait menée de temps à autre. Or, la Correspondance et les Lettres à VEtrangère (écrites cependant avec le souci constant de rassurer une femme jalouse) témoignent que Balzac sortait de sa chambre. Si le courant d'air de Paris n'était pas assez vif pour réveiller sa verve, c'est en province, à Frapesle, à Angoulême, à Aix, à Limoges, en Bretagne à maintes reprises, — c'est à l'étranger, en Italie, en Allemagne, en Corse, que Balzac allait se renouveler. Son œuvre n'était pas toujours la raison de ces voyages, mais comment nier qu'elle en ait profité toujours? Que l'on parcoure seulement des yeux la liste de ses lettres, les lieux d'où elles sont datées, et l'on verra que Balzac est parmi les écrivains qui ont été le plus souvent hors de chez eux. A Paris même, il allait dans le monde, au théâtre, en visite, — et cela régulièrement, sauf aux instants de presse. Et c'est Heine, c'est VVerdet, c'est Gozlan, qui nous le montrent, au Luxembourg, dans le quartier Saint- Marceau, à tous les faubourgs de Paris, et non pas seulement dans sa loge des Italiens, toujours l'œil ouvert, refaisant ses tournées d'observation dans les bons endroits , amassant des provisions nouvelles, scrutant au passage les physionomies, se retournant pour contempler une démarche expressive, faisant enfin son métier de romancier intuitif sans doute, mais dont toutes les intuitions plongent par leurs racines dans une abondante réserve d'observations précises. — Et puisque Balzac a été, entre autres choses, le peintre si curieux des âmes féminines, rappelons que M"« Hanska seule aurait pu croire (et l'at-elle bien cru ?) qu'il y avait une femme, une seule, dans son existence.
Les résultats, d'ailleurs, sont là. S'agissait-il de se documenter sur le lieu de ses romans ? Balzac allait l'étudier. Il ne se fie pas aux informateurs,— ces informateurs dont il tirait tout ce qu'il pouvait,
sur les époques disparues'. Les Chouans ont été préparés sur place (voir p. 61 sq.)- IM- de Contiides (voir ici p. 254, n. 1) a pu reconstituer sui' vin pian d'Alençon en 1827, l'itinéraire probable suivi par Balzac, soit en 18"2o, soit en 1828 : La place du Château, la rue du Val- Noble, la Halle aux Grains, le passage des Filles-Sainte-Claire, le pont sur la Brianle ; là. à droite, dans un site pittoresque de «cette vieille, de cette inaltérable province», Balzac a vu un ancien hôtel typique dont il fera, en 1836, l'hôtel Cormonde La Vieille Fille. Prés delà librairie Godard, dit toujours ^I. de Contades, en face d'un extravagant amas de maisons digne de fournir à Célestin Nanteuil une cour des miracles, logent les principaux personnages de La Vieille Fille: rueduCj'gne, du Bousquier, — rue du Bercail, M°"Granson. — Et dans Le Cabinet des Antiques, l'hôtel d'Esgrignon, c'est la salle d'audience du tribunal de commerce, ancien bureau des finances ; Balzac s'est seulement permis, paraît-il, d'avancer l'ancien Présidial jusque sur la Grande-Rue, et de rapprocher la rue dvi Jeudi de la rue du Bercail, «pour former autour de ses raretés une véritable cage de verre ». — Pour décrire Angoulême dans les Illusions perdues, il demande à M"« Carraud (Juin 1836) un complément de précision : «Je voudrais savoir le nom de la rue par laquelle vous arrivez sur la place du Mûrier et où était votre ferblantier ; puis le nom de la rue qui longe la place du Mûrier et le Palais de Justice. . . ; puis le nom de la porte qui débouche sur la Cathédrale; puis...». Cela dure une demi-page, et, finalement,
même « grosnous conte
qu'en 1833, dans sa ferveur timide de jeune balzacien, il fit à Balzac les honneurs d'Angoulème : « Que signifient les trois G sculptés dans les armes d'Angoulème ? — On prétend qu'ils signifient : Gueux, Glorieux, Gourmand. — C'est bon à savoir, à l'occasion je m'en souviendrai». Il s'en est souvenu en traçant le portrait de Lucien de Rubempré, pauvre, vaniteux et voluptueux. Ils arrivent sur la place du Mûrier : «Quelle est cette antique maison à toit pointu?— C'est une imprimerie. — Comment s'appelle l'imprimeur...? — Le grand Broquisse. . .)j Cette maison devint celle de D. Séchard. Non loin du bureau des messageries, une pharmacie. Au risque de se faire écraser par les charrettes, les pataches et les diligences,Balzac reste immobile devant l'enseigne : « Evangélista !» Il gardera ce nom-là pour une créole intrigante (voir Le Contrat de Mariage, ici p. 217). Mais la pharmacie deviendra l'officine de Postel, dans les Illusions perdues.
Balzac demande au commandant Carraud un plan sier ». — Et Albéric Second {Le Tiroir aux Souvenirs
1. Par exemple sur l'aucieii régime, outre sou père, l'abbé de Villers (voir M""' Sur ville, p. 46), uue vieille amie de sa graud'mère qui avait beaucoup coimu
Beaumarchais, M'"» de Berny, etc. : - sur l'Empire, la duchesse d'Abrantès, M"»
Sophie G-ay, le baron Larrey, Stendhal ; saus compter Nodier et tant d'autres.
Même exactitude dans la description d'Issoudun (La Rabouilleuse), de Nemours (Ursule Mirouët), de Guérande [Béatrix), de Besançon (A. Saearus), de Limojyes (Le Curé de Village). Ici c'est M. Fray- Fournier qui nous renseigne'. D'Angoulème, Balzac vint plusieurs fois à Limoges, où demeurait M"« Nivet, sœur de M"« Z. Carraud. A son premier voyage, eu 1832, il s'arrêta devant « une vieille maison du li' ou 15' siècle, située à l'angle des rues de la Cité et de la Vieille-Poste, dont le rez-de-chaussée était occupé par la boutique d'un chaudronnier marchand de ferrailles. C'est là qu'habitera le ménage Sauviat. Une autre fois, Balzac explora l'est du département, entre Saint-Léonard et la limite de la Creuse ; et la topographie du paysage, que Balzac décrivit en 1838-9 dans Le Curé de Village, est, paraît-il, d'une exactitude presque parfaite ; « Alors même qu'il s'écarte du réel en poursuivant l'idéal, on a toujours la sensation du vrai >>.
On pourrait se livrer à la même vérification sur toutes les œuvres de Balzac. Il y a entre autres choses, dans la Comédie humaine, une géographie pittoresque de la France, incomplète, sans doute, car il n'a pas eu le temps de parcourir toutes les provinces et de situer un roman eç chacune d'elles, — mais très expressive.
Balzac a peint quelquefois des pays qu'il n'avait pas vus, — par exemple la Norwège dans SérapJiita ; nous ne donnerons pas ici les preuves sur lesquelles on pourrait établir qu'il a lu de près tout ce qui pouvait le renseigner sur la i)hysionomie du paysage norwégien, qu'il s'en est très heureusement servi, — assez heureusement pour que les Norwégiens, malgré quelques inadvertances, soient satisfaits de sa description.
Mais nous citerons, pour en finir avec cette question, le fameux roman de La Bataille, qui ne devait jamais voir le jour. J. Lemer dit avoir vu, en 1855, entre les mains d'A. Dutacq, une carte sur laquelle Balzac avait indiqué les positions des corps commandés par les généraux et les colonels de la Comédie humaine. Baschet nous assure que Balzac possédait de merveilleuses notes, qu'il avait vu tous les champs de bataille (tous? c'est beaucoup ; mais quelquesuns, les lettres de Balzac ne nous en laissent pas douter). Cette œuvre, scrupuleusement préparée, a si souvent obsédé Balzac, — qui en parle plusieurs fois comme d'une chose faite, — que nous croyons volontiers, avec M. Biré (Balzac, p. 63 sqq.), qu'en effet elle fut écrite ; peut-être Balzac la jugea- 1- il au-dessous de son idéal, surtout quand il eut connu la merveilleuse description de Waterloo, qui, à elle seule, aurait fait à ses yeux, de La Chartreuse de Parme, de Stendhal, un livre admirable.