Lucien de Rubempré
d'énormes prétentions en musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfège : il avait commencé par s'admirer luimême en chantant, puis il s'était mis à parler musique et avait lini par s'en occuper exclusivement. L'art musical était devenu chez lui comme une monomanie : il ne s'animait qu'en parlant de musique. Il souffrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'on le priât de chanter. Une fois qu'il avait beuglé un de ses airs, sa Aie commençait : il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant des compliments, il faisait le modeste ; mais il allait néanmoins de groupe en groupe pour y recueillir des éloges ; puis, quand tout était dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des difficultés de son air ou en vantant le compositeur.
M. Alexandre de Brebian, le héros de la sépia', le dessinateur qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues et gâtait tous les albums du département, accompagnait M. de Bartas. Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette transposition était complète. Les deux femmes. Lolotte (Madame Charlotte de Brebian) et Fifine (Madame Joséphine de Bartas), également préoccupées d'un lichu, d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison, où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur qualité d'artistes, un laisser-aller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs liabits fripés leur donnaient l'air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute société invitée aux noces.
[Lucien ne réussit pas dans cette société, aussi plate d'esprit que médisante. Ou épie la passion platonique de M°" de Bargeton pour lui; les mauvais propos vont leur train ; tout cela, d'autres incidents plus graves et le désir de vivre dans un milieu brillant, déterminent la belle dame à prendre le chemin de Paris, avec son poète, — quitte à l'abandonner aussitôt qu'elle a compris sa folie. Voilà Lucien seul dans Paris ; il a souffert les mépris du grand monde, l'ironie des jeunes gens à la mode ; comme chez Rastignac (voir Le Père Goriot) l'épreuve chez lui stimule d'abord les nobles énergies ; il se met au travail passionnément. Un soir,
1. Dessin au lavis fait avec la sépia, matière colorante brtine que répand la seiche.
, la Bibliothèque Sainte-Geneviève, il rencontre d'Arthez, qui l'introduit lans un cénacle d'idéalistes agissants.]
Un cénacle d'idéalistes.
D'Arlhez' n'admettait pas de talent hors ligne sans de )rofondes connaissances métaphysiques. Il procédait en ce aoiuent au dépouillement de toutes les i-ichesses pliiloso- )hiques des temps anciens et modernes pour se les assiailer. 11 voulait, comme Molière, être un profond philosophe ivant de faire des comédies. Il étudiait le monde écrit et le Qonde vivant, la pensée et le fait. Il avait pour amis de laA'ants naturalistes, de jeunes médecins, des écrivains joiitiques et des artistes, société de gens studieux, sérieux, )leins d'avenir. Il vivait d'articles consciencieux et peu «ayés mis dans des dictionnaires biographiques, encyclojédiques ou de sciences naturelles ; il n'en écrivait ni plus li moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir ;uiAresa pensée-. D'Arthez avait une œuAre d'imagination, ntreprise uniquement pour étudier les ressources de la angue. Ce livre, encore inachevé, pris et repris par ca- )rice, il le gardait pour les jours de grande détresse. ]'était une œuvre psychologique et de haute portée sous la orme du roman. Quoique Daniel se découvrit modestenent, il jjarut gigantesque à Lucien. En sortant du resaurant^, à onze heures, Lucien s'était pris d'une vive imitic pour cette vertu sans emphase, pour cette nature ;ublime sans le savoir. Le poète ne discuta pas les conseils le Daniel, il les suivit à la lettre. Ce beau talent, déjà mûri )ai'la pensée et par une critique solitaire, inédite, faite pour ui,non pour autrui, lui avait tout à coup poussé la porte les plus magnifiques palais de la fantaisie. Les lèvres du )roviacial avaient été touchées d'un charbon ardent, et la
1. C'est le chef, intellectuel et année que le présent récit.)
noral, du Cénacle. Balzac a mis jeaucoup de lui-même en Dallai d'Arthez, qui oirre l'accord rès rare d'un beau talent etd'un rrand caractère. Petit, brun, so- )re, chaste, il ressemble à Bonalarte. Ce sera un écrivain célè-
2. Celui-ci, comme tous ses compagnons du Cénacle, saura A'ivre dans cette misère héroïque à laquelle nous avons vu renoncer Raphaël de Valentin.
3. Le restaurant Flicoteaux, situé entre la rue de la Harpe et
jre (Voir Les Secrets de la Prin- | la rue des Grès, légendaire par esse de Cardignan, iS39, uxême I la qualité Spartiate de sa cuisine
nOXORE DE BALZAC
parole du travailleur parisien trouva dans le cerveau du poète d'Angoulème une terre préparée. Lucien se mit à retondre son œuvre ^.
Heureux d avoir rencontré dans le désert de Paris un ctL'ur où abondaient des sentiments généreux en harmonie avec les siens, le grand homme de province lit ce que font tous les jeunes gens aiïamés d'affection : il s'attacha comme une maladie chronique à d'Arthez, il alla le chercher pour se rendre à la bibliothèque-, il se promena près de lui au Luxembourg par les belles journées, il l'accompagna tous les soirs juscfue dans sa pauvre chambre, après avoir dîné près de lui chez Flicoleaux, enlin il se serra contre lui comme un soldat se pressait sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pendant les premiers joursi de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pa£|| sans chagrin une certaine gène causée par sa présence dèsl que les intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres 1 supérieurs, dont lui parlait dArthez avec un enthousiasme] concentré, se tenaient diins les bornes dune réserve eii| désaccord avec les témoignages visibles de leur vive ai tié. Lucien sortait alors discrètement, en ressentant ui] sorte de peine causée par l'ostracisme dont il était l'obji et par la curiosité qu'excitaient en lui ces personnagi inconnus ; car tous s'appelaient par leurs noms de baj tème. Tous portaient au front, comme d'Arthez, le sce^ d'un génie spécial. Après de secrètes oppositions^ comba tues à son insu par Daniel, Lucien fut enlin jugé digï d'entrer dans ce cénacle de grands esprits. Lucien put d| lors connaître ces personnes, unies par les plus vives syi pathies, par le sérieux de leur existence intellectuelle, elj qui se réunissaient presque tous les soirs chez dArthea Tous pressentaient en lui le grand écrivain : ils le rega daient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'i des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un génie! mystique, leur premier chef, qui, pour des raisons inutile à rapporter, était retourné dans sa province, et doi Lucien entendait souvent parler sous le nom de Louis On comprendra facilement combien ces personnage avaient dû réveiller^ lintérèt et la curiosité d'un poète, ]