Toujours L. Lambert
4. On désigne ici, en général, Armand Carrel : on i)ourrait croire qu'il a songé aussi à l'^squiros, dont H. Houssaye (Confessions, I) dit qu'il était une
« contre-épreuve de Saint-Just, cœur d'or, esprit profond, grand citoyen.» Esquiros n'avait que 3 ans en 1819, mais il en a 23 en 1839, et Balzac a dû le rencontrer dans la petite bohème de la rue du Doyenné. — A. Carrel a été tué en duel en 1836, par E.
de Girardin, avec qui Balzac eut plusieurs brouilles suivies de raccommodements aigres doux. Pas plus qu'Esquiros(mort en 1876) il n"a donc été l'une des victimes du Cloitre-Saint-IMerri.
Il se peut qu'ici Balzac ait songé à Farcy, l'une des victimes de la Révo'lution de Juillet, qui tomba aux côtés de Littré, son ami. Sainte-Beuve lui a consacré un bel article. Et il se peut encore qu'il songe à ce jeune républicain idéaliste, mort trop tôt, Achille Roche, à qui Jean Reynaud consacrait une pieuse étude dans la Revue encyclopédique de 1833 et 183'.. —'Je me réserve de revenir là-dessus dans une étude prochaine.
gai bohémien de l'intelligence, ce grand homme d'État, qui peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître Saint-Merri comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua là Tune des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel Chrestien périt pour d'autres doctrines que les siennes. Sa fédération menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l'aristocratie européenne; elle était plus rationnelle et moins folle que les affreuses idées de liberté indéiinie proclamées par les jeunes insensés qui se portent liéritiers de la Convention. Ce noble plébéien fut pleuré de tous ceux qui le connaissaient; il n'est aucun d'eux qui ne songe, et souvent, à ce grand homme politique inconnu.
Ces neuf personnes composaient un cénacle où l'estime et l'amitié faisaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus opposées. Daniel d'Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la monarchie avec une conviction égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien à son fédéralisme européen. Fulgence Ridai se moquait des doctrines philosophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à d'Arthez la fin du christianisme et de la famille. Michel Chrestien, qui croyait à la religion du Christ, le divin législateur de l'égalité, défendait l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Bianchon, lanaljste par excellence. Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient point de vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs travaux, et se consultaient avec l'adorable bonne foi de la jeunesse. S'agissait-il dune affaire sérieuse, l'opposant quittait son opinion pour entrer dans les idées de son ami, d'autant plus apte à l'aider, qu'il était impartial dans une cause ou dans une œuvre en dehors de ses idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités qui prouvaient leur supériorité. L'envie, cet horrible trésor de nos espérances trompées, de nos talents avortés, de nos succès manques, de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi, ceux qui furent admis, comme Lucien, dans leur société, se sentaient-ils à l'aise. Le vrai talent est toujours bon enfant et candide, ouvert, point gourmé; chez lui, l'épigramme caresse l'esprit, et ne vise jamais l'amourpropre. Une fois la première émotion que cause le respect dissipée, on éprouvait des douceurs infinies auprès de ces jeunes gens d'élite. La familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de sa valeur, chacun sentait une profonde estime pour son voisin ; enfin, chacun se sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout le
monde acceptait sans façon. Les conversations, pleines de charmes et sans fatigue, embi-assaient les sujets les plus varîfcs. Légers à la manière des llèches, les mots allaient à fond tout en allant vite. La grande misère extérieure et la splendeur des richesses intellectuelles produisaient un singulier contraste. Là, personne ne pensait aux réalités de la vie que pour en tirer d'amicales plaisanteries. Par une journée où le froid se fit prématurément sentir, cinq des amis de d'Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient du bois sous leur manteau, comme dans ces repas cliampètres où, chaque invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non moins que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la vie et le feu de la pensée régularisent et purifient. Leurs fronts se recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misère, quand elles se faisaient sentir, étaient si gaiement supportées, épousées avec une telle ardeur par tous, qu'elles n'altéraient point la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts de fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches transactions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de parvenir sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle les gens de letti-es accueillent ou i)ardonnent les trahisons. Ce qui rend les amitiés indissolubles et double leur charme est un sentiment qui manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs d'eux-mêmes : l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de tous, ils eussent brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité de leurs cœurs. Incapables tous d'une lâcheté, ils pouvaient opposer un non formidable à toute accusation, et se défendre les uns les autres avec sécurité. Egalement nobles par le cœur et d'égale force dans les choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le terrain de la science et de rintelligence; de là l'innocence de leur commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur esprit divaguait à l'aise; aussi ne faisaient-ils point de façons entre eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient à plein cœur. Les charmantes délicatesses qui font de la fable des Deux Amis ^ un trésor pour
1. La Fontaine, VIIl, f f : Qu'un ami véritable est une douce cliose ?
les grandes âmes étaient habituelles chez eux. Leur sévérité pouri admettre dans leur sphère un nouvel habitant se conçoit : ils avaient trop la conscience de leur grandeur et de leur bonheur pour le troubler en y laissant entrer des éléments nouveaux et inconnus.
[Malheureusement Rubempré ne reste pas dans Je Cénacle. Il a rencontré Lousteau, aventurier du journalisme, qui a fait du théâtre, du roman, de la critique, au besoin du chantage, non pas dénué d'esprit, mais paresseux et complètement dépour\'u de scrupules. Lousteau lui indique les voies du succès sans lui cacher les cruautés de la lutte ; il s'oft're à le conduire dans le maquis littéraire, et par exemple il l'introduit chez le tout-puissant libraire Dauriat, au Palais-Royal.]
La royauté de l'éditeur -.
— A qui ai-je l'honneur de parler? dit-il en regardant Lucien d'un air impertinent.
— Un moment, Dauriat, répondit Lousteau. C'est moi qui vous amène monsieur. Pendant que Finot' réfléchit à votre proposition, écoutez-moi.
Lucien eut sa chemise mouillée dans le dos en voyant l'air froid et mécontent de ce redoutable padischah de la librairie, qui tutoyait Finot, quoique Finot lui dit vous, qui appelait le redouté Blondet^ mon petit, qui avait tendu royalement sa main à Nathan-' en lui faisant un signe de familiarité.
— Une nouvelle affaire, mon petit? s'écria Dauriat. Mais tu le sais, j'ai onze cents manuscrits ! — Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert onze cents manuscrits, demandez à Gabusson'' ! Enlin, j'aurai bientôt besoin d'une adminis-