‹ Morceaux choisisChapitre 124 sur 226 · Mal écrit, non français. I 3. Directeur d'un petit jour · texte numérisé non relu

Mal écrit, non français. I 3. Directeur d'un petit jour

2. Le libraire-éditeur est repré- , nalde théâtre, qui vient dolTrir sente ici comme un spéculateur j des rédacteurs a Dauriat pour qui cherche à exploiter les gens un journal hebdomadaire dont de talent. Les deux grands édi- celui-ci est propriétaire, teurs romantiques ont été Lad- 4. Autre journaliste de grand vocat (célèbre par ses affiches, ; talent, l'un des princes de la son art de la réclame), et Hen- , critique, très insouciant. Il fréduel. Sur celui-ci voir le livre 1 quente des gens qu'il abîmera d"Ad. JuUieniqui n'entendqu'u- , le lendemain. Vers 1840, il sera ne cloche n'entend qu'un son) : ! près de se suicider, — mais par Le Romantisme et l'éditeur lien- un coup de fortune il se trouduel. — Balzac a eu souvent de vera brusquement préfet, et détestables rapports avec ses : mari d'une riche veuve, éditeurs. Le livre que lui consa- 5. Voir son portrait dans Une cre l'un d'eux, Werdet, est un Fille d'Eee{lS'i&).

curieux monument de rancune. ! 6. Commis-caissier.

tration pour rég-ir le dépôt des manuscrits, un bureau de lecture pour les examiner ; il y aura des séances pour voter sur le mérite, avec des jetons de présence, et un secrétaire perpétuel pour me présenter les rapports. Ce sera la succursale de l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux galeries de bois qu'à l'Institut.

— C'est une idée, dit Blondet.

— Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon afTaire n'est pas de procéder au dépouillement des élucubrations de ceux d'entre vous qui se mettent littérateurs quand ils ne peuvent être ni capitalistes, ni bottiers, ni caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers ! On n'entre ici qu'avec une réputation faite ! Devenez célèbre, et vous y trouverez des flots d'or. Voilà, depuis deux ans, trois grands hommes de ma façon, j'ai fait trois ingrats ! Nathan parle de six mille francs pour la seconde édition de son livre, qui m'a coûté trois mille francs d'articles et ne m'a pas rapporté mille francs. Les deux articles de Blondet, je les ai payés mille francs' et un dîner de cinq cents francs. . .

— Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites, comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien, aux yeux de qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il ajîprit le chiffre auquel Dauriat devait les articles des Débats.

— Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard assassin sur le beau Lucien, qui le regarda d'un air agréable. Moi je ne m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en gagner deux mille; je fais des spéculations en littérature: je publie quarante volumes à dix mille exemplaires, comme font Panckouke- et les Beaudouin^. Ma puissance elles articles que j'obtiens pous-

l. Depuis longtemps la presse 1 2. C'est le nom d'une dynastie

honnête protestait contre ces 1 d'éditeurs. Gliarles Panckoucke

procédés. On lit dans la Revue 1 (1780-1844; a publié, en 34 volu-

Française de mars 1830, à pro- j mes, les Victoires et Conquêtes

pos d'un roman L'idée fixe : dont il est question un peu plus

« Ce livre a reçu des coups d'en- l loin.

censoir de tous les journaux ! 3. Le premier 5a(zdoMm(et non quotidiens, sansexception.Nou- Beaudouin) 1759-1838, gendre du velle preuve de l'état flagrant i peintre Boucher, fut nommé imde connivence et de servilité où primeur de TAssemblée naliotombent trop souvent la criti- I nale, et garda son privilège jusque littéraire, depuis la bien- | qu'en 1809. Il avait fondé Le Loneureuse invention des annon- j ^ographe, qui donnait le compces tarifées et des éloges de i te-rendu très exact de toutes complaisance. » | les séances de l'Assemblée. Ses

sent une affaire de cent mille écus au lieu de pousser un volume de deux mille francs. Il faut autant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un auteur et son livre, que pour faire réussir les Théâtres étrangers. Victoires et Conquêtes, ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes célèbres. Le manuscrit que j'achète cent mille francs est moins cher que celui dont l'auteur inconnu me demande six cents francs ! Si je ne suis pas tout à fait un Mécène, j'ai droit à la reconnaissance de la littérature : j'ai déjà fait hausser de plus du double le prix des manuscrits. Je vous donne ces raisons, parce que aous êtes l'ami de Lousteau, mon petit, dit Dauriat au poète en le frappant sur l'épaule par un geste d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur, il faudrait fermer ma boutique, car je passerais mon temps en conversations extrêmement agréables, mais beaucoup trop chères. Je ne suis pas encore assez riche pour écouter les monologues de chaque amour-propre. Ça ne se voit qu'au théâtre, dans les tragédies classiques.

Le luxe de la toilette ' de ce terrible Dauriat appuyait aux yeux du poète de province ce discours cruellement logique.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il à Lousteau.

— Un magnilique volume de vers.

En entendant ce mot, Dauriat se tourna vers Gabusson,

par un mouvement digne de Talma :

— Gabusson, mon ami, à compter d'aujourd'hui, quiconque viendra ici pour me proposer des manuscrits. . . — Entendez-vous ça, vous autres ? dit-il en s'adressant à trois commis qui sortirent de dessous les piles de livres à la voix colérique de leur patron, qui regardait ses ongles et sa main qu'il avait belle-. A quiconque m'apportera des manuscrits vous demanderez si c'est des vers ou de la prose. En cas de vers congédiez-le aussitôt. Les vers dévoreront la librairie.

— Bravo ! II a bien dit cela, Dauriat, crièrent les journalistes.

lils publièrent une remarquable | gilet de brocart, ses doigts

collection de Mémoires sur la | pliaient sous une rivière de dia-

Révolution. \ mants, et une pâte blanche dont

1. Ce trait convient à Ladvo- î le secret a été perdu, relevait

cat. Cf. Le Figaro du 2 mai 1839 : i la blancheur de neige de ses

« ...Trois chaînes d'or folâ- ongles. .. ^^ (Le Roi des hbraires).\

traient en serpentant sur un I 2. Voir note précédente.

— C'est vrai, s'écina le libraire en arpentant sa boutique e manuscrit de Lucien à la main ; vous ne connaissez pas, messieurs, le mal que les succès de lord Byron, de Lamartine,'de Victor Hug'o, de Casimir Delavigne, de Canalis^ et le Déranger ont produit. Leur gloire nous vaut une invasion de barbares. Je suis sur qu'il y a en ce moment en ibrairie mille volumes de vers proposés qui commencent sar des histoires interrompues, et sans queue ni tête, à 'imitation du Corsaire et de Lara-. Sous prétexte d'origilalité, les jeunes gens se livrent à des strophes incomprélensibles^, à des poèmes descriptifs où la jeune école se ;roit nouvelle en inventant Delille! Depiiis deux ans, les îoètes ont pullulé comme les hannetons. J'y ai perdu vingt nille francs l'année dernière ! Demandez à Gabusson ! II )eut y avoir dans le monde des poètes immortels, j'en îonnais de roses et de frais qui ne se font pas encore la )arbe, dit-il à Lucien; mais en librairie, jeune homme, il l'y a que quatre poètes : Béranger^, Casimir Delavigne, Lanartine, Victor Hugo ; car Ganalis!. . . c'est un poète fait à !Oup d'articles.

Lucien ne se sentit pas le courage de se redresser et de aire de la fierté devant ces hommes influents qui riaient le bon cœur. Il comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais I éprouvait une démangeaison violente de sauter à la forge du libraire, de lui déranger l'insultante harmonie de ion nœud de cravate, de briser la chaîne d'or qui brillait ;ur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer, j'amour-propre irrité ouvrit la porte à la vengeance, il jura me haine mortelle à ce libraire auquel il souriait.

— La poésie est comme le soleil, qui fait pousser les brèts éternelles et qui engendre les cousins, les mouche- ■ons, les moustiques, dit Blondet. Il n'y a pas une vertu [ui ne soit doublée d'un vice. La littérature engendre bien es libraires '".

1. Sur Canalis, voir Modeste Mignon, ici p. 433 sqq. Son bus- ,e, celui de Goethe et celui de iyroii ornent la boutique de 3auriat.

2. La vogue extraordinaire de ;es poèmes de lord Byron avait !n effet suscité une nuée d'imi- .ateurs. (Voir Estève : LordBy- ^on et le Romantisme français).

3. Comme satire du romantisne inintelligible et hermétique, 1 faut lire, de Balzac, les amu-

santes Litanies romantiques (9 décembre 1830, dans La Caricature).

4. Ceci répond à l'état de l'opinion en 1821. Béranger est alors considéré par de grands esprits comme un poète de très large envergure.

5. On voit que ce monde-là est cynique ; on échange les plus rudes vérités sans se croire obligé, par dignité, à se brouiller.— Sainte-Beuve remarquera

— Et les journalistes ! dit Lousteau.

Dauriat partit d'un éclat de rire.

— Qu'est-ce que ça, enfin ? dit-il en montrant le manuscrit.

— Un recueil de sonnets ' à faire honte à Pétrarque, dit Lousteau.

— Gomment l'entends-tu ? demanda Dauriat.

■ — Comme tout le monde, dit Lousteau, qui vit un sourire fin sur toutes les lèvres.

Lucien ne pouvait se fâcher, mais il suait dans son harnais.

— Eh bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui montrait toute l'étendue de cette concession. Si les sonnets sont à la hauteur du 19" siècle, je ferai de toi, mon petit, un grand poète.

— S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de grands risques, dit un des plus fameux orateurs de la Chambre qui causait avec un des rédacteurs du Constitutionnel et le directeur de La Minerve -.

— Général ^, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles et mille écus de dîners, demandez à l'auteur du Solitaire* ? Si M. Benjamin de Constant veut faire un article sur ce jeune poète, je ne serai pas longtemps à conclure l'alTaire.

Au mot de général et en entendant nommer l'illustre Benjamin Constant, la boutique prit aux yeux du grand homme de province les proportions de l'Olympe.

— Lousteau, j'ai à te parler, dit Finot ; mais je te retrouverai au théâtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais à des conditions. Entrons dans votre cabinet.

— Viens, mon petit! dit Dauriat en laissant passer Finot devant lui et faisant un geste d'homme occupé à dix personnes qui attendaient.

malicieusementj quand aura paru la satire du journalisme par Balzac (2* partie des Illusions), que, pour dernier trait de vérité, Balzac n'en demeure pas moins en bons termes avec les journalistes (ce qui n'est pas vrai sans réserves).

i. Que Lucien a appelé Les Marguerites. — Balzac a donné passirn en ce roman quelques exemplaires du talent de Ru- Jiempré; il avait demandé à M»' de Girardin, à Théophile Gau-

tier et à ce pauvre diable de Lassaillj^ (l'auteur des Roueries de Trialph) d'écrire pour lui quelques sonnets.

2. Le Constitutionnel est le grand journal libéral d'alors. La Minerve est une revue de même opinion, que Lamartine a appelée la Satire Ménippée de la Restauration.

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