Le vicomte d'Arlincourt ; cf. p. 276, n
Il allait disparaître, quand Lucien, impatient, l'arrêta.
— Vous gardez mon manuscrit, à quand la réponse ?
— Mais, monpetit poète, reviens ici dans trois ou quatre jours, nous verrons.
Lucien fut entraîné par Lousteau, qui ne lui laissa pas le temps de saluer Vernou', ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le général Foy, ni Benjamin Constant 2, dont l'ouvrage sur les Gent-Jours venait de paraître. Lucien entrevit à peine cette tète blonde et iine, ce visage oblong, ces yeux spirituels, cette bouche agréable, enfin l'homme qui pendant vingt ans avait été le Potemkin de madame de Staël, et qui faisait la guerre aux Bourbons après l'avoir faite à Napoléon, mais qui devait mourir atterré de sa victoire.
— Quelle boutique ! s'écria Lucien quand il fut assis dans un cabriolet de place à côté de Lousteau.
[Dauriat garde quelque temps le manuscrit de Rubempré, il prend le vent, il s'enquiert de sa situation, de sa surface commerciale, et quand il a l'assurance qu'elle est nulle, il lui rend son œuvre en le couvrant de compliments. Lucien s'aperçoit alors qu'il n'a pas même pris la peine de déficeler le manuscrit : « Veux-tu prendre ta revanche ? », lui souffle Lousteau.]
Une leçon de journalisme.
— A tout prix, dit le poète.
— Voici un exemplaire du livre de Nathan^ que Dauriat vient de me donner; la seconde édition parait demain, relis cet ouvrage et broche un article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut soulTrir Nathan, dont le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une des manies
i. TypedeTenvicux, qui poursuivra de sa haine intrigante Lucien de Rubempré.
2. Le général Foy, très beau caractère, l'un des grands orateurs de l'opposition modérée sous la Restauration, devait mourir d'épuisement le 28 uo- A'embre 1823. — Au contraire B. Constant manquait de caractère ; il a joué un grand rôle <à la tribune de 1820 a 18.30. Son Cours de Politique constitutionnelle avait paru eu. articles, pour une bonne part, dans Le
Mercure et La Minerve. Balzac le compare à Potemkin, qui fut le favori en titre de Catherine II. Sa longue aventure avec M"« de Staël est célèbre, et il en a conté quelque chose dans son roman à: Adolphe, paru en
3. Il s'agit de porter un coup à Dauriat en coupant le succès d'un livre qui doit lui rapporter de forts bénèlices. Si Lucien se révèle puissant par la i)lume, il acquerra instantanément une valeur marchande.
29 i HONORÉ DE BALZAC
de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article dans le grand journal auquel il travaille.
— Mais que peut-on dire contre ce livre ? Il est beau, s'écria Lucien.
— Ah çà ! mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le livre, lïit-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine'.
— Mais comment ?
— Tu changeras les beautés en défauts.
— Je suis incapable d'un pareil tour de force.
— Mon cher, un journaliste est un acrobate, il faut t'iiabituer aux inconvénients de l'état. Tiens, je suis bon enfant, moi ! voici la manière de procéder en semblable occurence. Attention, mon petit ! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu peux t'amuser à écrire alors ce que lu en penses. Le public se dira : « Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. » Dès lors, le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis l'estime de ton lecLeur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature française. « La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l'intelligence du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen philosophique, par la puissance du style et par la forme originale qu'ils donnaient aux idées. » Ici, tu places, pour le bourgeois, un éloge de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de BuiTon. Tu expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras qu'elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes, comme : « Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est tenu par la langue à toujours penser; il n'en est pas ainsi dans les autres pays, etc. « Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener^, un moraliste
1. Balzac va répondre ici, par ] Junior qui, en juin 1836, dans la
l'attaque, à tous les critiques ' Reçue de Paris (qui venait de
qui l'ont plus ou moins tranche- perdre son procès contre Balzac)
ment èreinté : Sainte-Beuve, Ju- i avait tourné en ridicule Le Lys
les Janin, G. Planche, — mais i dans la Vallée. iPickersg-ill sein-
surtoutauxplumitifsquisemet- blc bien d'ailleurs n'avoir été
taient aux gagres des puissants, j qu'un pseudonyme d'A. Pichot).
directeurs de revues, à tous les :2. Les satires de Babener (1714-
exéculeurs des basses-œuvres, j 1771) avaient été traduites en
de la catégorie de ce Pickersgill | français en 173i.
satirique allemand, à la Bruyère. Il n'y a rien qui pose un critique comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le piédestal de Cousin '. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du dernier siècle, en appelant leur littérature une liltérature idéée'K Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tèle des auteurs vivants. Tu expliques alors que, de nos jours, il se produit une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue (la jjIus facile des formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Le Sage, si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit par des images, et que Walter Scott a beaucoup dramatisé. Dans un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. « Le roman à la Walter Scott est un genre et non un système », diras-tu. Tu foudroieras ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras eulin la littérature imagée^. Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan, en démontrant qu'il est un imitateur et na que l'apparence du talent. Le grand style serré du 18' siècle manque à son livre, tu prouveras que l'auteur y a substitué les événements aux sentiments. Le mouvement n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'idée ! Lâche de ces sentences-là, le public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre, elle te parait alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du temple de la Gloire à la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain une armée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme, si facile. Ici, tu pourras te livrer à de tonnantes lamentations sur la décadence du g'oùt, et tu glisseras l'é-
1. Balzac n'a pas ménag'é Cousin. Il se moquait de son langage métaphysique fZ>es Mots à la mode, dans la Mode du 22 mai 1830) ; — il parlait ailleurs d'un homme grave qui se fait « un casse-tèle chinois» des leçonsde M. Cousin. Dans sa Xouvelle Théorie du déjeuner (mai dH30) : « Le déjeuner est un critérium, c'est
doctrinaires, une fraction importante du Globe) opposait la littérature des idées a celle des images. Dans ses premiers articles du Globe, Sainte-Beuve tentait une conciliation.
3. Noter que Balzac lui-même a reproché à W. Scott de n'avoir pas une idée d'ensemble ; et il estimait, avec raison, que la
le prodrome de votre perleclion i Comédie humaine était supérieu
personnelle, dirait M. Cousin Il le raille encore dans la Comédie du Diable, le Traité de la Vie élégante, etc.