Balzac à Limoges. Extrait du Bibliop/tile limousin
4i HONORÉ DE BALZAC
Et s'il a de près étudié les lieux, il s'est documenté avec non moins de conscience sur les questions. Le swedenborgisrae dans Séraphita, la médecine et diverses théories scientifiques de tous ordres dans La Peau de Chagrin, la chimie dans La Recherche de l'Absolu, la haute banque dans La Maison Nucingen, le commerce parisien dans César Birotteau, le nol?iriat dans Le Contrat de Mariage, la musique (non pas superficiellement) dans Massimila Doni, le monde des collectionneurs et amateurs d'art dans Le Cousin Pons, les théories économiques et sociales dans Le Médecin de Campagne, Le Curé de Village et Les Paysans, — j'en passe beaucoup, — Balzac n'a jamais rien écrit, qui n'ait été préparé par des recherches spéciales. Il y aurait quelque naïveté à croire qu'en tout il a vu le fond des choses ; mais, partout, il s'est fait initier; il ne s'est pas contenté de parcourir du bout du doigt des encyclopédies ou des ouvrag-es de vulgarisation. 11 a consulté les hommes spéciaux, et il a fait effort, de son intelligence souple et multiple, pour concevoir les choses du dedans, et non comme un passant ou un flâneur. Et celle de ses œuvres qui prouve peutêtre le mieux, — quoi que l'on pense des théories politiques de Balzac, — le sérieux de son labeur, ce sont ces Paysans, qui l'occupèrent pendant presque toute la période vraiment productrice de sa vie. Assurément, ce n'est point là l'œuvre d'un fantaisiste, d'un voyant ; les voyants ne sont pas si patients, ni si lents à la besogne.
Valeur historique de l'œuvre.
Mais quelle qu'ait été la méthode de Balzac, en quelques doses changeantes que se soient combinées chez lui l'intuition et l'observation, quelle est la valeur historique de son œuvre ? Quel que fût son moyen de connaissance, il est sûr qu'il a créé quelque chose, et que son œuvre a figure vivante : mais quel en est le rapport avec son temps? Il est de conciencieux analystes qui n'arrivent pas à faire ressemblant ; d'autres, doués d'un certain sens du réel, reconstruisent à peu de frais la réalité contemporaine. Balzac a-t-il bien çu, et le tableau qu'il nous laisse est-il exact ?
M. Brunetiére a répondu à cette question avec l'autorité qu'il tenait de sa science du 19» siècle : oui, l'œuvre de Balzac a une très grande valeur documentaire. — De la Révolution de 89 à celle de 48, c'est en effet plus de cinquante ans de notre existence politique et surtout sociale, que l'on peut étudier dans la Comédie humaine. Il a vu les faits et les causes, il a dessiné les grands
mouvements ; la Chouannerie (dans Les Chouans et L'Envers de l'Histoire contemporaine), le rôle de la police sous l'Empire (dans Une ténébreuse Affaire), et les divers types d'hommes politiques qui furent les auxiliaires, tout prêts à la trahison, de l'Empereur, la rentrée des Bourbons en France, et la société aristocratiqvic sous la Restauration, avec ses ralliés (le comte de Fontaine dans Le Bal de Sceaux), et ses irréductibles (le marquis d'Esgrignon dans Le Cabinet des Antiques), avec la Société du Petit-Château (La Duchesse de Langeais, Le Lys dans la Vallée), petite chapelle fermée où il se dépense tant d'esprit, tant d'intrig-ue et si peu de prévoyance ; puis l'importance croissante des gens d'affaires et des grands financiers (les frères Keller dans César Birotteau), l'organisation des partis politiques, la jeunesse libérale avec ses ambitieux idéalistes, ou ses condottieri (La Peau de Chagrin, Le Père Goriot, les Illusions perdues), la puissance du journalisme (ibid.), les agitations littéraires, enfin l'ensemble des causes qui provoqueront la Révolution de Juillet, tout cela se trouve dans Balzac, et nous indiquons à peine l'essentiel. Une grande partie de la Comédie humaine peint en effet la Restauration ; mais si nous y cherchons aussi le règne de Louis-Philippe, nous l'y trouverons tout entier, et, non pas seulement dans l'énorme masse d'articles que Balzac publiciste a donnés, entre 1830 et 1848, mais dans ses romans. C'est là que nous pouvons observer la montée de la bourgeoisie, et l'avènement des puissances d'argent, la ruine et la déchéance des aristocraties traditionnelles, et la victoire des appétits démocratiques. La Comédie humaine est un vivant commentaire de Tocqueville. Toutes les formes modernes de l'ambition, tous les troubles et les égarements de la conscience moderne, ils sont là;
-ï'et c'est Balzac qu'il faudrait méditer, je pense, pour éliminer" ce virus romantique, d'où les guérisseurs sociaux voient découler tous nos maux.
Il est bien sûr qu'à la considérer dans l'ensemble, cette œuvre a donc un très grand intérêt historique. Balzac témoigne la plupart du temps sui* des choses qu'il a vues, et l'on serait tenté de dire, rappelant un mot cité par Taine i, que la Comédie humaine, c'est un peu les Mémoires de Saint-Simon de la première moitié du 19« siècle. Mais ce qui n'est pas encore établi avec rigueur, c'est la valeur de Balzac comme historien. Il ne s'agit pas seulement, bien entendu, de reconnaître qui fut l'original de tel ou tel de ses personnages ; la malice des contemporains s'exerce toujours à ce jeu, assez divertissant encore pour les générations suivantes . Elle s'est amusée à découvrir chez Rastignac et de Marsay des traits de Thiers ou de Guizot ; on verra, dans la
1. a C'est Saiut-Simon peuple. » — 1 faisait Albert Sorel de Balzac liisto- Comment ne pas rappeler ici le cas que | rien de son temps î
suite de ces extraits, quelques identifications, traditionnelles ou nouvelles. Mais ces faits nous intéressent plutôt comme indices du mode d'observation et de conception de Balzac, ils auront pour nous un intérêt en général plus littéraire qu'historique. Evitons de traiter la Comédie humaine comme un livre à clefs ; évitons de croire que. parce qu'elle en serait un, sa valeur documentaire, pour cette seule raison, serait indiscutable. C'est la conception la plus étroite et la plus fausse de la vérité d'une œuvre, j'entends de sa vérité historique. Car, pour ce qui est de sa vérité humaine et générale, il est trop clair qu'on n'en juge pas d'après le nombre des indiscrétions commises par l'auteur sur ses contemporains : mais, à nous en tenir à la vérité passagère, laquelle d'ailleurs va rarement sans la vérité générale et l'accompagne presque toujours, la valeur historique des Caractères de La Bruyère, par exemple, tient moins à ce qu'il nous a donné l'instantané de tel financier ou de tel magistrat, avec ses tics propres ou exclusifs, qu'à ce qu'il a rassemblé en une seule figure, avec un art pénétrant et discret, les traits les plus expressifs d'une catégorie sociale. En est-il ainsi de Balzac? et y a-t-il eu non pas un Rastignac , un Nucingen. un Nathan ou un Philippe Bridau, mais y a-t-il eu des hommes comme eux? et les choses se sont -elles bien passées comme il les a vues ?
Sur certains points au moins, l'exactitude de sa vision a été contestée. A-t-il peint les journalistes comme ils étaient sous la Restauration ? On a dit qu'il avait semblé prédire plutôt les journalistes de la tin de la monarchie de Juillet, et même de plus tard ; et, généralisant cette observation, on a quelquefois fait de Balzac un prophète : si bien qu'à mesure que les temps se seraient révolus, son œuvre aurait gagné en vérité. Il aurait eu des forces de son époque une intuition si puissante, qu'il les aurait fait vivre dans leurs effets prochains et dans leui's manifestations encore invisibles... Et quand il peint le passé, un passé qui se prolongeait sous ses j^eux, comme dans Les Paysans par exemple, où il étudie le morcellement de la propriété, et la substitution à l'aristocratie d'une toute-puissante bourgeoisie rurale, a-t-il bien discerné les facteurs et les caractères d'un grand phénomène économique ? A-t-il nettement perçu les conséquences de la vente des biens nationaux ? Au point de vue pittoresque, a-t-il tracé en fantaisiste ou en historien ces types de vendeurs ou acheteurs de biens, dont l'avidité sournoise, puis agressive, complice de l'envie paysanne, bouleverse le régime de la propriété, l'économie de la culture, et peut-être prépare la ruine de la terre ? C'est là une question à laquelle on ne pourra répondre un jour qu'en s'aidant des travaux consacrés aux bleus nationaux par des historiens de
profession '. Mais il faudrait faire sur toute l'œuvre de Balzac un travail de même sorte ; elle en vaut la peine, et, à coup sûr, elle le supporterait.
SiRnification et moredité de l'œuvre.
On demande encore si la Comédie humaine a une pensée morale et sociale direqirice. Cette pensée fut-elle cohérente, efficace à quelque degré ? Fut-elle bonne ? Balzac n'a peut-être jamais complètement renoncé à jouer un rôle politique, mais sûrement il n'a jamais abdiqué le titre de docteur es sciences sociales, ni celui de moraliste. Y avait-il droit?
Là-dessus encore les jug'ements les plus contradictoires ont été émis. Il en est qui refusent de prendre Balzac au sérieux dans le rôle de médecin consultant du corps social. Sentimental en poli- > tique, disent-ils, ou déterminé par l'espoir d'une ambition peu clairvoyante à servir une cause perdue, Balzac peut nous impressionner par la conviction avec laquelle il semble avoir maintes fois soutenu des opinions légitimistes ; il a pu même en être la première dupe. Mais regardez toute son œuvre et dites si, ce qui en émane, ce n'est pas la négation de tous les principes traditionnels. Et la preuve c'est que, de l'autre bord, depuis longtemps on l'a tiré à soi. Ses idées sociales sont plaquées sur son œuvre ; un engouement, la pression des circonstances, une influence féminine un jour, puis un entêtement de logique, le soin de son attitude l'ont déterminé à rehausser ses romans de pesantes dissertations, qui leur imposent une signification artificielle. — D'autres, au contraire, tout en admettant qu'il ait pu s'égarer quelquefois, croient reconnaître dans sa pen,sée sociale une constance réelle, s'appliquent à la formuler en système, et lui assignent des origines. Et il est vrai qu'il suffit d'écouter Balzac, pour le rattacher à l'école des Catholiques sociaux, de Joseph de Maistre à Ycuillot ou à Le Play en passant par le premier Lamennais et Montalembert. Telle observation de Balzac serait conforme à l'enseignement de Saint Thomas d'Aquin, rappelé depuis par Léon XIIL Comme Tocqueville ^ et comme Le Play, ce n'est point par hasard ou par boutade qu'il aurait donné tant d'importance aux lois successorales : « Il est, dit l'abbé Calippe ^, avec Le Play et avant lui, le plus grand adversaire du partage égal et forcé des biens, et celui
1. Marion : La Vente ries hiena nationaux. — Sagnac : La Propriété foncière et les Paysans (dans YŒuvre sociale de la Révolution française), -etc.
2. Celui-ci, d'ailleurs, si différent des écrivains que nous venons de nommer.