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Bahac, ses idées sociales

dont rargumentation est la plus riche et la plus vigoureuse. » Balzac est loué encore « d'avoir fort bien noté les conditions matérielles de la croj'ance religieuse et de la moralité, et les obstacles que peut rencontrer, dans l'ordre économique, la pratique la plus élémentaire de la vie chrétienne. » Et il faut bien cependant qu'il y ait quelque obscurité, ou quelque luxuriance un peu confuse dans les opinions sociales de Balzac, puisque nous le trouvons exalté tour à tour parmi les soldats de l'idée sociale dans la Revue socialiste de 1894, parmi les serviteurs de la démocratie dans Le Siècle de 1883 sous la plume d'Anatole de la Forge, qui voit en son Marcas une sorte de GambettS, et parmi les royalistes dans L' Action française ^ .

D'ailleurs, il est aussi dénigré dans tous lés partis. Sans doute, les partis ne se soucient pas toujours d'exactitude ; dans le passé, on va prendre où l'on peut ses recrues de marque, et tantôt on se les dispute, tantôt on se dépèche d'accabler celles que l'adversaire a faites siennes. Mais on peut de bonne foi se demander où mettre Balzac, n'y eût-il à cet embarras d'autre raison que celleci, la plus forte : c'est que l'esprit de l'œuvre dément la lettre des doctrines. C'est de quoi M. de Pontmartin s'est avisé lorsque, peu de temps après la mort de Balzac, il a parlé, pour le déplorer, du renom d'absolutisme avec lequel il a passé à la postérité. 11 l'en aurait, pour son compte, volontiers dispensé, et il estimait dangereux, compromettant, un allié de telle allure. Balzac, à l'entendre, aurait « assaisonné de maximes légitimistes ses peintures équivoques, comme un pharmacien halluciné qui délayerait de l'arsenic dans de l'eau bénite. » Tempérament révolutionnaire, il faut le reconnaître pour ce qu'il est, et le laisser dans la cité frénétique des réfractaires. N'est-ce pas, d'ailleurs, dans ses Réfractaires que Vallès, — M. Thureau-Dangin nous le rappelle (Histoire de la Monarchie de Juillet) — élève le cri de sa furieuse rancune contre les livres « meurtriers » de Balzac ; et n'est-ce pas Garo qui, signalant le rôle de la « barbarie lettrée » dans la Commune, pose la question de la responsabilité de Balzac, « ce puissant agitateur des convoitises contemporaines ? «

Plus encore que le sens doctrinal de l'œuvre, c'en est la portée morale qui a été discutée. On pourrait faire une histoire très instructive de la conscience publique, d'après les manières souvent imprévues dont elle a réagi à la littérature contemporaine. Ses réactions les plus vives ne marqueraient pas toujours, assu-

1. Leiuer (Balzac, sa vie, son œuvre) raconte qu'après 1848 il alla trouver Taxile Delord à propos d'uu violent article paru ilans sou journal contre L'Enven de l'Histoire contemporaine,

et chercha à lui prouver, en même temps qu'il Proutlhou, qu'il fallait faire adopter aux masses l'auteur du Curé Je Village. Delord l'appela fanatique, et Proudhon dit qu'il ne lisait jamais de roaiaus.

NOTICE BIOGRAPHIl^UE El' LITTERAIRE

rément, son niveau le plus élevé ; et il y a des cas où l'hypocrisie collective n'admet pas ce dont s'accommode aisément l'immoralité privée. Toujours est-il que l'œuvre de Balzac, considérée non pas dans ses exceptions scabreuses, mais dans son allure et sa signification d'ensemble, a soulevé l'indignation de] beaucoup de gens. Et leur révolte sincère a de quoi faire réfléchir.

Vulgaire, grossier, brutal, bas, dépourvu de toute idée élevée, exhalant une odeur de corruption, voilà quelques-unes des épithètes dont on qualifie le roman balzacien. Sainte-Beuve en a confectionné des plus blessantes. Des contemporains notoires, d'anciens camarades de Balzac même l'ont honni avec véhémence : « Le fond de Balzac, disait dans ses Mémoires Philaréte Chasles, est la confusion du bien et du mal. » Et, prévoyant la ruine de cette œuvre qu'on s'attendrait à le voir foudroyer du nom de Gomorrhe littéraire ; « Ainsi, continue-t-il, et par là périra sa Comédie monstrueuse. » Et d'en déplorer l'action pestilentielle et délétère : « C'était ce qu'on peut concevoir de plus grossier dans le subtil, de plus raffiné dans le matérialisme. C'était Kabelais dans Marivaux. . . C'est lui qui a déteint prodigieusement sur son siècle. » Et en eff"et, si nous en croyons Ph. Chasles, la Comédie humaine, œuvre contagieuse, n'emprunterait pas son poison aux mœurs qu'elle peint avec un cynisme sincère, c'est lui qui l'aurait non seulement porté à son maximum d'intensité destructive, mais distillé dans son alambic cérébral ; Balzac est un magicien malfaisant 1 Génie extraordinaire, il est réellement, nous affirme Chasles en des termes qu'il faut citer, « le plus grand facteur et le véritable exposant de cette époque française qu'il a précipitée, tout en l'écoutant et l'absorbant, dans sa route d'avortement gigantesque ».

Evidemment, Chasles était lui-même halluciné le jour où, procédant au jugement dernier des types de la Comédie humaine, il rangeait leur père parmi les boucs. Nous voici loin du temps où il se faisait l'annonciateur de La Peau de Chagrin ' ; vingt ans avaient fait tourner à l'aigre son admiration. Un écrivain plus mesuré, A. de Pontmartin^ a cependant soutenu la même thèse avec plus de force encore. C'était d'abord en 183i ; Balzac était mort depuis quatre ans. Il fallait bien reconnaître que cet homme si contesté de son vivant, avec « ses allures de chicaneau littéraire », cet homme, qu'un immense talent, inquiétant et compliqué, avait laissé, malgré d'éclatants succès, dans une situation a mixte et équivoque », prenait, après quatre ans d'outre-tombe, figure de révélateur, et qu'on lui décernait l'apothéose. Et le plus étonnant, c'est qu'il ne trouve pas seulement des donneurs d'encens

1. Voir son article dans SpoelbercU de Loveujoul : Histoire des Ouvra'j<-s de BaUac, p. 171 sqq. : lutroductiou

aux Romans et Contes pliilosophiques.

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