M'»'^ de Rochefide (= M
d'Agoult. Voir L'Œuvre expliquée).
[Ce Conti a enlevé une grande danije, qui a tout sacrifié pour lui, et dont il commence à être aussi las qu'elle-même est déçue de lui: c'est M""" de Rochefide(Béatrix). Présenté à cette femme coquette et pétrie de vanité perfide, Calyste, pour ses débuts d'amoureux, l'aime avec une ardeur timide. Claude Vignon observe ce qui se passe, la jalousie douloureuse et combattue de M"" des Touches, le manège de Béatrix, la candeur de Calyste.
Il est le psychologue du roman ; — c'est lui qui se charge de débrouiller les équivoques sentimentales. Sa science du cœur, sa lucidité d'analyse ont fini par le désenchanter de tout ; c'est un esprit las et un cœur blasé ; il procède avec une rudesse opératoire auprès de tous ceux qui ont gardé une certaine fleur d'âme, il fane tout ce qu'il touche. Il paraît bien probable (voir p. 328) que c'est ici le portrait de Gustave Planche « le critique maudit. »] .
Le critique maudit.
En ce moment, Claude Vignon entra. Cette apparition .inattendue rendit pendant un instant Calyste et Félicité silencieux, elle par surprise, lui par inquiétude vague. Le iront immense, haut et large de ce jeune homme chauve à trente-sept ans semblait obscui'ci de nuages. Sa bouche ferme et judicieuse exprimait une froide ironie. Claude Vignon est imposant, malgré les dégradations précoces d'un visage autrefois magnifique et deveffiu livide. Entre dixhuit et vingt-cinq ans, il a ressemblé presque au divin Raphaël; mais son nez, ce trait de la face humaine qui change le plus, s'est taillé en pointe; mais sa physionomie s'est tassée, pour ainsi dire, sous de mystérieuses dépressions, les contours ont acquis une plénitude d'une mauvaise couleur, les tons de plomb dominent dans le teint fatigué, sans qu'où connaisse les fatigues de ce jeune homme, vieilli peut-être par une amère solitude et par les abus de la compréhension. Il scrute la pensée d'autrui, sans but ni système, le pie de sa critique démolit toujours et ne construit rien ^ Aussi sa lassitude est celle du manœuvre, et non celle de l'architecte. Les yeux, d'un bleu pâle, brillants jadis, ont été voilés par des peines inconnues, ou ternis par une tristesse morne. La débauche a estompé le dessus des sourcils d'une teinte noirâtre. Les
1. On reconnaît ici l'antipathie de Balzac pour la critique, « cette parasite des festins littéraires, qui fait tourner les sauces avant qu'elles ne soient prêtes ». Cf.
Lamartine qui appelait la critique : « La puissance des impuissants ». Sainte-Beuve prouvait, à ce moment, que la critique elle aussi est une création.
334 IIOXORK DE BALZAC
tempes ont perdu de leur fraîcheur. Le menton, d'une incomparable distinction, s'est doublé sans noblesse. Sa voix, déjà peu sonore, a faibli; sans être ni éteinte ni enrouée, elle est entre l'enrouement et Textinction. L'impassibilité de cette belle tète, la fixité de ce regard couvrent une irrésolution, une faiblesse que trahit un sourire spirituel et moqueur. Cette faiblesse frappe sur l'action et non sur la pensée : il y a les traces d'une compréhension encyclopédique sur ce front, dans les liabit^ides de ce visage enfantin et superbe à la fois. Il est un détail qui peut expliquer les bizarreries du caraclère. L'homme est d'une haute taille, légèrement voùlé déjà, comme tous ceux qui portent un monde d'idées. Jamais ces grands longs corps n'ont été remarquables par une énergie continue, par une activité créatrice. Charlemagne, Narsés, Bélisaire et Constantin sont, en ce genre, des exceptions excessivement remarquées. Certes, Claude Yignon offre des m5'stèi'es à deviner. D'abord, il est très simple et très lin tout ensemble. Quoiqu'il tombe avec la facilité d'une courtisane dans les excès, sa pensée demeure inaltérable. Celte intelligence, qui peut critiquer les arts, la science, la littérature, la politique, est inhabile à gouverner la vie extérieure. Claude se contemple dans l'étendue de son royaume intellectuel et abandonne sa forme avec une insouciance diogénique. Satisfait de tout pénétrer, de tout comprendre •, il méprise les matérialités; mais, atteint par le doute dès qu'il s'agit de créer, il voit les obstacles sans être ravi des beautés, et, à force de discuter les moj'ens, il demeure les bras pendants, sans résultat. C'est le Turc de l'intelligence endormi par la méditation. La critique est son opium, et son harem de livres faits l'a dégoûté de toute œuvre à faire. Indifférent aux plus petites comme aux plus grandes choses, il est obligé, par le poids même de sa tète, de tomber dans la débauche pour abdiquer pendant quelques instants le fatal pouvoir de son omnipotente analyse. 11 est trop préoccupé par lenvers du génie-, et vous pouvez maintenant concevoir que Camille
L Beaucoup de ces traits con- de Sainte-Beuve, dont elle écriviendraient, autant qu'à Plan- vait, à Liszt, le 5 mai 1836 : « Il che et à tout autre génie criti- a passé sa vie à me vexer, a me que, à Sainte-Beuve, dont Tes- . grogner, ii m'épiloguer et a me prit était si bien « rompuàtou- soupçonner. » — Et qui sait entes les métamorphoses ». ^'oir tin si Balzac lui-même n'a pas son article de 1833 sur Le Génie , un peu joué auprès d'elle le rôle critique de Barle (la fin surtout). de Vignon ? — D'ailleurs il se peut que Bal- i. Cf. aussi Sainte-Beuve, cherzac nous donne ici un écho des chant les rides, les gerçures, les plaintes de G. Sand d l'égard verrues sur un beau visage.
Maupin essayât de le mettre à l'endroit. Cette tâche était séduisante. Claude Vignon se croyait aussi grand politique que grand écrivain; mais ce Machiavel inédit se rit en luimême des ambitieux, il sait tout ce qu'il peut, il prend instinctivement mesure de son avenir sur ses facultés S il se voit grand, il regarde les obstacles, pénètre la sottise des parvenus, s'effraye ou se 'dégoûte, et laisse le temps s'écouler sans se mettre à l'œuvre. Comme Etienne Lousteau le feuilletoniste, comme Nathan le célèbre auteur dramatique, comme Blondel-', autre journaliste, il est sorti du sein de la bourgeoisie, à laquelle on doit la plupart des grands écrivains.
[Et voici maintenant Claude Vignon opérant. Il a été l'amant de Félicité des Touches, il sait que Calyste est secrètement aimé d'elle, il a deviné le prestige qu'elle exerce sur lui, et il ne lui est pas échappé non plus que Calyste adore déjà la marquise de Rochehde. Au milieu de quels êtres compliqués et déçus est tombé ce jeune homme pur, profondément tendre, et sans aucun esprit de calcul ! Balzac a su faire cependant que son ingénuité ne nous parût pas de la niaiserie, ni sa tandeur une inconsciente rouerie. Calyste n'est ni un coquebin, ni un Chérubin. Claude Vignon le surprend pleurant de désespoir : il vient d'entendre chanter Conti : « Comment lutter avec un pareil artiste? comment une femme ne l'adorerait-elle pas toujours? » Il ne sait pas son prix. Vignon va le lui dire à sa façon.]
Un rude manieur d'âmes.
— Qu'avez-A'ous, mon enfant? lui dit Claude, qui se coula silencieusement auprès de Calyste, et lui prit la main. Vous aimez 3, vous vous croyez dédaigné, mais il n'en est rien. Dans quelques jours, vous aurez le champ libre ici, vous y régnerez, vous serez aimé par plus d'une personne ; enfin, si vous savez vous bien conduire, vous y serez comme un sultan.
— Que me dites-vous? s'écria Calyste en se levant et entraînant par un geste Claude dans la bibliothèque. Qui m'aime ici?
— Camille, répondit Claude.
— Camille^ m'aimerait! demandaCalvste. Eh bien, vous?
• 1. Même expression dans le portrait de Nathan. 2. Voir p. 288, n. 1.
débarrasserait volontiers Conti.