‹ Morceaux choisisChapitre 16 sur 226 · Voir ses Causeries littéraires et ses Nouveaux Samedis · texte numérisé non relu

Voir ses Causeries littéraires et ses Nouveaux Samedis

parmi tous les bohèmes, tous les méprisables réalistes qui, des bas-fonds littéraires où ils pullulent, clament leur joie d'avoir un ancêtre ; non, les gens de bonne compagnie s'en mêlent, ceux même qui l'injuriaient le divinisent. Il faut expliquer ce phénomène. Et M. de Pontmartin dénonce le génie malsain de Balzac : sa réussite est venue de ce qu'il a flatté, surexcité l'appétit et la rêverie, le côté bestial et le côté extatique. Chez lui, «le vertige de la composition «éblouissait le sens moral : il a été la première victime de la fascination qu'il exerce. Voyez comme s'étale impudiquement dans la Comédie humaine le culte du succès ! et comme il nous fait croire que les mansardes sont pleines de génies inconnus ! C'est lui qui nous a rendus si accommodants en fait d'opposition et d'émeute : « La Révolution de Février a été le commentaire en action de toute cette œuvre prestigieuse et corrosive ».

De nouveau, en 1856, M. de Pontmartin chargeait contre le grand fétiche littéraire : «On ne peut croire, après avoir lu Balzac, à rien de beau, de noble et de grand. On n'a plus d'admiration ni de foi que pour le triomphe de la force, brutale ou intelligente». 11 lui refuse d'ailleurs toute délicatesse, tout art des demi-teintes dans les peintures psychologiques, et il le flétrit enfin du même langage dont le flétrissait Chasles : «Le mot maléfice, qui éveille des idées de sorcellerie et de magie, me paraît rendre exactement cet art, qui procède par infiltration, prend la conscience en biais, et ne la déprave qu'après avoir préalablement grisé l'imagination et le cœur », Quelle meilleure preuve de cette intoxication, que l'enthousiasme à le détendre de tant de gentilshommes et de patriciennes ?

La même thèse était soutenue par Eug. Poitou', et par bien d'autres que je passe. On criait au danger public. Et toutes ces sévérités ont leur écho dans le jugement de M. Thureau-Dangin {op. cit.) : «La chasteté même, déclare-t-il, chez lui est corrompue». Et il rapporte, en l'attribuant à J.-J. Ampère, ce mot, déjà cité par Sainte-Beuve, et qui sent un peu son petit maître : « C'est drôle, quand j'ai lu ces choses-là, il me semble que j'ai besoin de me laver les mains et de brosser mes habits ».

Jugements excessifs, sans doute, mais qu'il ne faut pas écarter ; car ils professent bien haut ce que des amis inquiétés, et qui ne faisaient qu'à regret acte d'hostilité, comme Alfred Nettement 2, disaient depuis bien longtemps de l'immoralité de Balzac. A tous ces témoignages, je n'en opposerai ici qu'un seul, et ce ne sera pas le jugement si équitable que Taine a porté sur Balzac (voir

Page 1